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Akalivan – Chapitre 5

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La Vallée des Griffons était gigantesque et, comme les Lacs de la Mort, c’était une zone de non-droit où personne ne venait jamais. La vallée était vaste et verdoyante, située au milieu d’une couronne montagneuse imparfaite. Ademon était extrêmement tendu, cette fois. Les Griffons étaient des créatures très dangereuses et très agressives. En entrant dans la vallée, l’Okalisto était prêt à faire demi-tour au plus vite. Le ballet des Griffons qui volaient dans le ciel, bien au-dessus d’eux, était impressionnant et beau à voir, mais ça n’avait rien de rassurant. S’ils attaquaient tous en même temps, Ademon doutait de pouvoir les repousser. À peine étaient-ils arrivés qu’il décréta qu’ils en avaient vu assez, et qu’il fallait partir. Sadidiane protesta avec énergie, alors que Dorelan était hésitant. Ils sursautèrent tous lorsqu’un Griffon vint se poser violemment sur le capot de la voiture. C’était une grande créature, majestueuse et létale, mi-aigle, mi-lion. Sa tête, ses pattes antérieures et son poitrail étaient ceux d’un aigle, tandis que son abdomen, ses pattes arrière et sa queue étaient ceux d’un lion. Son pelage et ses plumes étaient argentés, et c’était un spécimen particulièrement majestueux. Qui, une fois de plus, trompa sa nature et demeura passif en les observant, ses grands yeux bleus se posant avec intensité sur Sadidiane. Elle poussa un petit cri de surprise lorsqu’un autre Griffon, plus petit, mais toujours impressionnant, vint taper gentiment son bec contre la vitre. Ils donnaient l’impression de vouloir faire sortir la jeune fille de la voiture et, ignorant le bon sens et les avertissements d’Ademon, elle ouvrit sa portière. Dorelan protesta alors que l’Okalisto se saisissait de son épée, posée sur le siège passager à côté de lui, prêt au combat. Il suspendit tout mouvement en prenant conscience que Sadidiane était en train de caresser les deux Griffons. Ils semblaient ravis, et se comportaient comme deux… chats avides de caresses. C’était… hors du commun. Sans même y réfléchir, et sans prendre son épée avec lui, Ademon descendit à son tour de voiture. Un troisième Griffon vint se poser juste à côté de lui, et l’observa sans animosité. Dorelan sortit timidement à son tour, et il sursauta lorsqu’une quatrième créature vint juste en face de lui. Il eut un violent mouvement de recul lorsque le Griffon lui mit un petit coup de bec sur l’épaule, et Sadidiane se mit à rire.

— Il t’aime bien, on dirait !

Elle était insouciante. Heureuse. C’était… merveilleux à voir. Peut-être la plus belle chose qu’Ademon ait jamais vue. Il entendit le rire de Dorelan, et lui aussi paraissait pleinement heureux. Il aimait bien l’entendre rire. En dix ans, il ne l’avait quasiment jamais entendu rire. Le Griffon argenté fléchit ensuite ses pattes, laissant les trois humains confus.

— Oh ! s’exclama soudainement Sadidiane.

Sans perdre une seconde, elle monta sur le dos du Griffon. L’Okalisto retint son souffle sans même le vouloir, trop abasourdi pour réagir. C’était… impossible. Pourtant, la créature semblait ravie, alors que l’adolescente paraissait excitée et effrayée tout à la fois. Le Griffon posa un regard neutre sur Dorelan, qui cligna des yeux, choqué par la tournure des événements. Il s’avança ensuite vers lui, et la créature se pencha une nouvelle fois, pour l’inviter à monter avec Sadidiane. Le médecin n’hésita pas longtemps, et il monta à son tour pour être avec Sadidiane, qui paraissait vraiment très angoissée. Après un léger regard prudent posé sur Ademon, qui avait l’impression d’halluciner, le Griffon décolla. Ce n’est que lorsque le Griffon fut déjà bien haut dans le ciel que l’Okalisto prit conscience de la scène qui se déroulait sous ses yeux, et il sentit une vraie panique l’envahir. Sa panique faisait écho à celle de Sadidiane, qui était terrifiée à l’idée de tomber, là où le pourtant peu téméraire Dorelan paraissait à son aise. Gentiment, il passa un bras autour de la taille de l’adolescente pour la rassurer alors que de son autre main, il se tenait aux poils du Griffon. Ce dernier volait haut, mais lentement, avec prudence. D’autres Griffons venaient voler à leurs côtés, comme un service de sécurité aérien prêt à intervenir en cas de chute. Finalement, Sadidiane réussit à se détendre et, raffermissant sa prise sur les plumes du Griffon, elle put enfin profiter vraiment de cet incroyable moment. Elle volait. Elle surplombait le monde, inatteignable. C’était grisant. Fantastique. Unique. Elle entendit Dorelan lui dire de regarder à sa gauche, et elle éclata de rire en voyant deux Griffons plutôt menus, probablement des jeunes, effectuer de véritables acrobaties aériennes. Le sol était incroyablement lointain, et Akalivan lui apparaissait être une peinture abstraite, colorée et magnifique. Ils volèrent longuement à dos de Griffon, ce dernier paraissant infatigable. Dorelan parlait de temps en temps à Sadidiane, pour s’assurer qu’elle allait bien, mais aussi pour lui montrer des choses à voir, comme des pirouettes de Griffons ou des détails du paysage en contrebas. Lorsqu’ils revinrent sur la terre ferme, ils se sentirent tous les deux un peu confus, ayant du mal à tenir sur leurs jambes en descendant de la créature. La nuit commençait à tomber, et ils étaient épuisés. Ils retrouvèrent Ademon assis sur le capot de leur voiture, bras croisés, occupé à surveiller ce qui l’entourait avec sa méfiance habituelle. Sadidiane eut un peu de peine pour lui, que les Griffons n’avaient pas invité à voler, mais il ne paraissait pas triste ou vexé. Juste pensif.

— On doit repartir, n’est-ce pas ? interrogea avec désespoir Dorelan. Il y a un village proche, il me semble…

— Nous allons plutôt camper, ce soir. Nous partirons demain à la première heure.

Sadidiane mit quelques instants à comprendre qu’il suggérait de camper ici, dans la vallée des Griffons. Elle approuva avec enthousiasme, et elle se jeta sur la tente qui était rangée dans le coffre, ordonnant aux deux hommes de s’occuper du feu et de la nourriture. Cela fit sourire Dorelan, qui était de plus en plus attaché à elle.

— Tu n’as pas sommeil ?

Ademon répondit par un grognement, mais cela ne troubla pas Dorelan qui vint s’asseoir à côté de lui, près de leur feu de camp. Les Griffons dormaient, pour la plupart, mais certains s’adonnaient à quelques pirouettes nocturnes. Le médecin indiqua que Sadidiane dormait déjà, avant de se murer dans un silence pensif.

— Je ne comprends pas pourquoi la Grande Prêtresse doit être isolée des autres, lâcha-t-il finalement. Tu as vu ses dons, ce qu’elle peut faire avec les créatures ! Pourquoi ne pas la former et l’envoyer gérer des crises sur le terrain, comme toi ?

— J’y ai beaucoup réfléchi ces derniers jours. Je pense que l’influence apaisante qu’elle a sur les créatures magiques doit être exacerbée par le rituel de la Lune Bleue, et maintenue par son confinement au sein de son temple.

— Je ne suis pas sûr de comprendre, Ademon.

— Pour l’instant, son influence est locale. L’objectif est qu’elle soit mondiale. C’est le principe même de l’existence de la Grande Prêtresse : c’est un être pur, qui doit maintenir l’équilibre entre le Bien et le Mal. Sans elle, l’humanité serait submergée par des forces magiques bien trop puissantes pour être combattues. L’Okalisto a un rôle similaire, mais plus concret et moins mystique. Une fois mondialisée, l’influence de la Grande Prêtresse est moins efficace que ce que nous avons pu observer de manière locale, ce qui explique pourquoi les créatures magiques et le monde lui-même continuent à nous attaquer. Mais sans elle, ce serait pire.

Sans la Grande Prêtresse et l’Okalisto, le monde courait à sa perte. Ils avaient jusqu’à la Lune Bleue, et après… l’humanité s’effondrerait. Tous les textes, toutes les prédictions, et tous les récits du passé le démontraient et le prouvaient.

— Donc pour toi, il faut que Sadidiane reste confinée pendant 100 ans dans un temple coupé du reste du monde, sinon l’humanité court à sa perte ?

Ademon hocha simplement la tête. Il n’extrapolait même pas : c’était ce qu’il savait de la Grande Prêtresse. Sans elle, l’équilibre était rompu, et l’humanité courait à sa perte. L’Okalisto jouait un rôle similaire, mais il avait un rôle beaucoup plus actif et local. Ils étaient tous les deux nécessaires au maintien de l’humanité.

— Je ne veux pas qu’elle y aille.

L’Okalisto se tourna brutalement vers Dorelan. Il le fixait d’un air triste, mais également déterminé.

— Je ne veux pas que Sadidiane passe son existence dans une prison dorée. Elle veut vivre, et elle en a le droit.
— Elle n’a pas le choix, Dorelan.

— Tu pourrais nous laisser partir.

L’Okalisto écarquilla les yeux, peinant à croire ce qu’il entendait. Le médecin paraissait très sérieux, et de plus en plus déterminé.

— J’emmènerai Sadidiane en sécurité, je la cacherai, et elle pourra vivre sa vie comme elle l’entend. Tout ce que tu as à faire, c’est détourner le regard.

— Tu ne te rends pas compte de ce que tu dis.

— Je propose juste d’offrir sa liberté à une gamine qui la mérite largement.

— Sans la Grande Prêtresse et l’Okalisto, l’équilibre du monde est rompu, et l’humanité court à sa perte. Il faut que les deux existent et accomplissent leur tâche, en demeurant purs et dévoués, pour que l’humanité ait une chance de combattre les forces magiques maléfiques qui n’ont de cesse de l’assaillir.

— Ce que tu dis n’a pas de sens ! Actuellement, il n’y a pas vraiment de Grande Prêtresse, et l’humanité se porte bien !

— À la mort de la Grande Prêtresse, son influence bénéfique demeure jusqu’à la Lune Bleue la plus proche. Passé ce délai, le chaos règne, les civilisations s’effondrent, la magie nous anéantit.

— Tu ne peux pas en être sûr !

Il y avait du désespoir chez Dorelan, et Ademon se sentit horriblement coupable. Coupable de priver Sadidiane de sa liberté, et coupable de priver Dorelan de Sadidiane.

— Je ne prendrai pas ce risque. Je ne risquerai pas le bien-être de l’humanité entière pour une seule personne.

Le désespoir qu’il vit dans les yeux de Dorelan lui fit mal au cœur. Il n’aimait pas le voir ainsi. Vraiment pas. Sentant la conversation terminée, le médecin alla se coucher dans la tente, rejoignant l’adolescente endormie et laissant l’Okalisto seul avec ses sombres pensées.

Agapia était en vue lorsque la route s’embrasa brutalement tout autour d’eux. Un anneau de flammes, très hautes et très intenses, entourait leur véhicule. Ademon pila, laissant la voiture pour le moment épargnée par les flammes magiques menaçantes qui ne cessaient de gagner en taille et en puissance. Ademon matérialisa une fine pellicule d’eau magique autour du véhicule, quelques secondes avant qu’une gigantesque colonne de feu ne s’abatte directement sur eux. L’Okalisto grinça des dents, ayant énormément de mal à maintenir sa protection, mais la présence de Sadidiane et Dorelan le motivait. Il fallait les protéger à tout prix. Le feu finit par se dissiper, leur agresseur ne pouvant pas maintenir une telle puissance magique sur une longue durée, et Ademon sortit immédiatement de la voiture, épée en main. Trois motos surgirent du couvert d’une colline proche et vinrent leur couper la route. Des Akamorrs, habillés de gris et de noir. Ils appartenaient au Clan Dartiron, localisé dans les Terres Sauvages au sud de Chepelam. Ils avaient fait une longue route pour venir les attaquer, et Ademon ne comprenait pas comment ils avaient pu anticiper ainsi leur trajet. Personne ne connaissait leur itinéraire précis, même pas le Conseil Mondial du Contrôle de la Magie. L’un des Akamorrs, leur leader, était bien connu de l’Okalisto. C’était un homme de 44 ans, à la peau blanche, mal rasé, aux yeux très bleus et aux cheveux grisonnants. Il avait un air dur, et il n’était autre que le chef de son Clan, nommé six mois plus tôt à la mort de son père. Son nom était Randar Kelekian, et il était réputé pour sa brutalité. Il utilisait la magie du Feu à très haut niveau, mais n’était pas le plus endurant des magiciens. Il était un peu l’inverse d’Ademon : il démarrait très fort, mais ne tenait pas le rythme. Si l’Okalisto réussissait à tenir suffisamment longtemps, il pourrait prendre le dessus sur l’Akamorr. Ce fut l’un des deux autres assaillants qui passa à l’attaque, et son éclair magique partit droit vers la voiture. C’était un éclair de magie de la Foudre, et Ademon le détourna par un éclair identique. Le troisième assaillant, une femme d’une vingtaine d’années qui ressemblait beaucoup à Randar Kelekian, lui tira dessus avec le fusil qu’elle tenait entre les mains. Il était extrêmement difficile d’arrêter les balles, et le mur de Glace de l’Okalisto se brisa sous le choc. La balle avait tout de même été stoppée dans sa course, et Ademon désarma la jeune femme d’un éclair de Foudre qui la força à lâcher son arme. C’est toute la route, sur plusieurs centaines de mètres, qui s’embrasa ensuite. Randar Kelekian commençait très fort.

L’Okalisto enferma la voiture dans une bulle d’eau magique aussi puissante que possible, mettant la quasi-totalité de son énergie dans cette protection. Il se préserva lui-même dans un cube de glace, moins puissant et moins efficace, mais suffisant pour lui. Ademon eut énormément de mal à supporter l’assaut magique. Il avait déjà affronté Randar par le passé, deux fois, mais l’Akamorr n’était pas aussi puissant. Ou peut-être qu’Ademon n’était pas aussi faible. Il sentait la chaleur, insupportable et étouffante, le submerger. Il sentait la magie de son ennemi s’immiscer en lui et lui voler ses forces ainsi que la cohérence de ses pensées. Il réussit à tenir bon, pourtant, jusqu’à ce que le Feu se dissipe. Il sentait le roussi, mais la voiture avait été parfaitement préservée. Ademon enferma l’Akamorr qui maitrisait la Foudre dans une sphère pluriélémentaire, mélangeant six formes de magie différentes : la Foudre, l’Eau, le Feu, la Glace, le Vent et la Terre. C’était une sphère offensive, et Ademon savait que son adversaire ne tiendrait pas longtemps face à ses attaques. Il dissipa son pouvoir dès qu’il sentit l’homme s’évanouir, et il para ensuite le grand jet de flammes matérialisé par Randar. Le combat se poursuivit ainsi, avec un rythme assez calme, mais des attaques magiques toujours plus violentes de la part de l’Akamorr. La jeune femme qui l’accompagnait, probablement sa fille, se mit elle aussi à attaquer avec la magie du Feu, visant toujours la voiture et ses occupants, de manière vicieuse et sournoise. C’était un affrontement difficile pour Ademon, qui se sentait fatiguer un peu plus à chaque assaut repoussé. Paradoxalement, l’usage de sa magie était de plus en plus facile, et il réussit à assommer la fille de Randar grâce à un pilier de magie aquatique. La réaction fut immédiate, mais elle manquait de mordant. Il fatiguait. Lorsque le chef de Clan se jeta sur Ademon pour un affrontement au corps à corps, alors l’Okalisto sut qu’il avait gagné le combat. Randar était une montagne de muscles, et il était plus fort que lui en combat rapproché, mais Ademon était plus rapide et avait des réflexes surhumains. Il réussit à le blesser à la jambe sans être atteint, puis il porta le « coup fatal » en libérant une irradiation mélangeant les six magies élémentaires qu’il maitrisait. Randar fut surmené par l’irradiation, et il tomba au sol, épuisé. Il était au bord de l’inconscience. Sans perdre une seconde, Ademon demanda à Dorelan de conduire, lui indiqua de se dépêcher et monta à ses côtés à l’avant.

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