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Akalivan – Chapitre 4

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Sadidiane était inquiète et surexcitée tout à la fois. Inquiète à cause de sa rencontre avec Darofrast Emkele l’avant-veille. Surexcitée car cela avait poussé l’Okalisto à prendre la décision d’entamer le voyage vers le Grand Marché de Mirensis dès le lendemain. Ce serait un voyage long et dangereux, qu’ils feraient en voiture, et auquel Dorelan prendrait part — un peu contraint et forcé, c’était vrai. Lui et l’Okalisto s’étaient violemment disputés sur le sujet, le médecin refusant catégoriquement de quitter son cabinet et ses patients, mais Ademon ne lui avait pas vraiment laissé le choix, menaçant même de réduire le bâtiment entier en poussière si cela pouvait convaincre Dorelan. Sadidiane savait qu’il était inquiet pour la sécurité du médecin, autant qu’elle, et même si elle n’approuvait pas ce genre de menaces, elle le comprenait. Beaucoup plus que Dorelan, qui avait fini par céder à contrecœur, mais qui en voulait à Ademon. L’ambiance était par conséquent tendue entre les deux hommes, et cela faisait de la peine à Sadidiane. Comme si deux membres de sa famille se disputaient. Elle savait que c’était idiot, qu’elle les connaissait à peine, mais elle n’avait jamais été aussi proche de qui que ce soit en quatorze années d’existence. Elle lisait un livre sur la médecine, offert par Dorelan, et elle devait avouer être fascinée par le sujet. Si elle n’avait pas été la Grande Prêtresse, elle se serait tournée vers la médecine. C’était son métier rêvé, même si les femmes n’avaient pas le droit de l’exercer. Elle se serait battue pour obtenir ce droit. Sa vie aurait été difficile, mais elle se serait battue pour obtenir ce qu’elle voulait, et elle aurait réussi. Elle referma immédiatement son livre en entendant des cris et du bruit de verre brisé provenant de l’étage de Dorelan. En alerte, effrayée, mais déterminée à venir aider le médecin, elle sortit de sa chambre comme un serpent, attrapa un couteau de cuisine et descendit silencieusement les escaliers.

— SI TU L’AIMES TELLEMENT, VA DONC CHAUFFER SON LIT !

Une voix masculine inconnue de la jeune fille, qui fut rapidement suivie par un claquage de porte légendaire. Lorsqu’elle arriva au bas des marches, elle trouva Dorelan agenouillé à terre, occupé à ramasser les morceaux d’assiette brisée qui gisaient au sol. Il paraissait profondément fatigué, et un peu misérable. Cela lui fit mal au cœur, et elle vint immédiatement l’aider, le faisant sursauter.

— Je suis désolé si tout ce bruit t’a empêché de dormir.

— Il est trop tôt pour dormir, répondit-elle simplement. Est-ce que… est-ce que tout va bien ?

Dorelan soupira profondément.

— C’est juste mon conjoint. Ex-conjoint, rectifia-t-il rapidement. Nous venons de rompre.

Sadidiane resta figée un instant. Dorelan aimait les hommes. Ça ne la dérangeait pas, mais c’était… important, elle le sentait au fond d’elle même si, pour l’instant, elle ne savait pas pourquoi.

— Et ça va ? Vous… vous n’êtes pas trop triste ?

Dorelan eut un petit rire dénué de joie.

— C’est ça le pire. Je crois que… je suis indifférent. Pauvre Fabrice, souffla-t-il ensuite pour lui-même, il a raison…
— À quel sujet ?

Le médecin cligna plusieurs fois des yeux, hésitant.
— Il m’a accusé de ne pas l’aimer. Pas autant qu’un conjoint devrait aimer.

Il se tut et écarquilla les yeux, comme s’il réalisait quelque chose.

— Oh, je… j’espère que je ne t’ai pas choquée ni dégoutée !

— Quoi ? Bien sûr que non ! Pourquoi ?

— L’homosexualité est interdite, et j’imagine que tu ne dois pas en avoir une très bonne image…

— Ce n’est pas parce que c’est interdit que c’est mal.

Dorelan resta un instant paralysé avant de sourire.
— Ademon a toujours dit exactement la même chose, souffla-t-il ensuite.
Il paraissait triste, tout à coup.

— D’ailleurs, serait-il possible que tu ne lui parles pas de… ça ?

Il parlait de sa rupture violente et compliquée.

— Ademon déteste Fabrice, et il ira lui casser la figure s’il pense que j’ai été blessé par son comportement…

Cela fit sourire Sadidiane malgré elle. La perspective de voir Ademon frapper ce Fabrice pour Dorelan, c’était adorable.

— Pas de problème.

Dorelan lui posa une main affectueuse sur l’épaule, et ils s’observèrent un instant droit dans les yeux, un court instant. C’est à ce moment précis que Sadidiane comprit enfin. Elle comprit pourquoi le visage de Dorelan s’illuminait toujours lorsqu’il voyait Ademon, pourquoi il était toujours aussi inquiet pour l’Okalisto, et pourquoi elle pouvait déceler une profonde tristesse chez le médecin. Il l’aimait. Probablement depuis des années. Il y eut quelques secondes de joie chez l’adolescente, la même joie que devait éprouver un enfant lorsque ses parents séparés se remettaient ensemble, mais rapidement, ce fut un profond désespoir qui prit le pas sur elle. Dorelan ne pouvait pas aimer Ademon. L’amour que Dorelan éprouvait pour Ademon était aussi vain que l’affection qu’elle-même éprouvait pour les deux hommes. Ademon et Dorelan n’étaient pas ses parents, et ils ne le seraient jamais. Tout comme ils ne seraient jamais autre chose que des « personnes de confiance » l’un pour l’autre. C’était le monde dans lequel ils vivaient. Le monde pour lequel ils se sacrifiaient, elle, l’Okalisto, mais aussi le médecin, et tous les autres. Les femmes et les hommes du monde entier se sacrifiaient en permanence. Ils sacrifiaient leurs émotions et leurs rêves au nom de ce monde, de ses lois et de sa morale. Tout ça pour un monde qui leur interdisait d’aimer la personne de leur choix et qui leur interdisait de choisir qui ils souhaitaient être. Sadidiane sentit sa résolution faiblir. Elle n’avait plus du tout envie de se sacrifier pour Akalivan.

Le voyage pour aller au Grand Marché de Mirensis allait prendre trente-trois jours. Il était donc impossible de faire l’aller-retour avant le rituel de la Lune Bleue. En revanche, Ademon avait trouvé l’itinéraire parfait : trente-trois jours pour partir du Kalasol et atteindre Mirensis, puis dix jours pour partir de Mirensis et atteindre Aorelie, la capitale d’Aldavilos. C’était à Aorelie que se trouvait le siège du Conseil Mondial du Contrôle de la Magie, le lieu où Ademon devait déposer Sadidiane avant le rituel de la Lune Bleue. Quarante-trois jours de voyage, plus une journée sur place. Ils arriveraient donc à Aorelie trois jours avant le début du rituel. Si tout allait bien. Ademon comptait en profiter pour montrer la capitale à Sadidiane, déterminé à la déposer au tout dernier moment, pour qu’elle puisse profiter au maximum de sa liberté temporaire.

La première étape du voyage devait durer quatre jours, pour partir de la ville où ils se trouvaient et atteindre les Lacs de la Mort d’Endravioss, un pays frontalier du Kalasol. Ils effectueraient le voyage en voiture, et Ademon conduirait tout le trajet, Dorelan n’étant pas vraiment un conducteur chevronné, d’après ses propres dires. Ademon avait prévu des « escales » dans différents villes et villages, afin d’assurer un confort maximal à ses compagnons de route, et il avait vraiment soigné l’organisation de son voyage. Le CMCM avait été très mécontent lorsqu’il leur en avait parlé, même s’il n’était pas rentré dans les détails, se contentant de leur expliquer que les Akamorrs savaient où il vivait et que par conséquent, il allait prendre la route avec la Grande Prêtresse pour la protéger jusqu’au jour-J. Le CMCM avait alors lourdement insisté pour qu’il la dépose au siège le plus vite possible, promettant d’allouer des membres de l’Escouade Magique à sa protection vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ils avaient même promis d’affecter Victorion Salakers lui-même à la protection de Sadidiane. Victorion, reconnu comme étant le plus puissant magicien du monde actuel, membre émérite de l’Escouade Magique et chef officieux de celle-ci. Il avait quarante-trois ans, était un maitre absolu de plusieurs formes de magie et était réputé comme étant invincible. Il était beaucoup plus puissant qu’Ademon, ne manquait jamais une occasion de le lui rappeler, et avait d’ailleurs une profonde aversion pour l’Okalisto. Malgré les demandes et promesses du Conseil, Ademon avait catégoriquement refusé de leur donner Sadidiane. C’était à l’Okalisto de veiller sur la Grande Prêtresse, et à personne d’autre. Il le sentait au plus profond de lui. C’était ce qu’il leur avait dit, en tout cas, et c’était une pure invention de sa part. Par chance, le mysticisme supposé des Okalistos avait eu raison des protestations du CMCM qui avait fini par lui accorder de mauvaise grâce le droit de continuer à protéger Sadidiane à sa manière, tant qu’il l’amenait au siège à temps.

Le premier jour de voyage fut très silencieux, Dorelan et Ademon étant toujours en froid, ce qui exaspérait l’adolescente. Elle aurait aimé faire la conversation, mais la perspective du voyage qui débutait la rendait trop excitée et nerveuse pour pouvoir tenir une discussion correcte. À partir du deuxième jour, par contre, elle se mit à parler beaucoup, presque exclusivement avec Dorelan, laissant Ademon être taciturne et concentré sur la route. Dorelan était à l’arrière avec elle, ce qui favorisait le dialogue, et l’Okalisto ne semblait de toute façon pas avoir envie de parler avec qui que ce soit. Elle savait que ce voyage le rendait très soucieux, et une partie d’elle culpabilisait un peu. Pas suffisamment pour qu’elle ait envie d’y renoncer, loin de là.

— Nous serons aux Lacs de la Mort dans deux heures, annonça Ademon le matin du quatrième jour.

Ils roulaient sur des routes sauvages, dans des territoires totalement inhabités. La proximité des Lacs de la Mort expliquait cette sensation de No Man’s Land qui rappelait à Sadidiane les Terres sauvages qu’elle avait traversées en train avec Ademon, juste après l’avoir rencontré. C’était quelques semaines auparavant à peine et pourtant, elle avait l’impression que cela remontait à plusieurs années. Elle avait vécu plus ces dernières semaines qu’au cours des quatorze premières années de son existence. Elle ne savait pas si c’était risible ou triste, mais elle choisit la seconde option et se mit à regarder le monde extérieur d’un air mélancolique. Comme s’il sentait son désarroi, Dorelan ouvrit la bouche pour prendre la parole, mais il choisit finalement de demeurer silencieux, fixant à son tour le monde extérieur. Ce fut un coup de frein brutal de l’Okalisto qui les tira tous deux de leurs pensées et contemplations. Avant que Sadidiane ait eu le temps de le questionner, son regard se posa sur la route sauvage qu’ils suivaient jusqu’à présent, et elle resta sans voix. Une énorme créature se tenait à quelques mètres d’eux, leur barrant totalement la route. C’était un être… hideux. Une peau grise comme de la pierre, une énorme tête de nourrisson chauve avec des yeux totalement noirs, un torse humanoïde très développé et un bas du corps remplacé par une épaisse queue de serpent bleu pétrole.

— Qu’est-ce que c’est que cette chose ? souffla Dorelan, horrifié.

— Un Anguipède, répondit à voix basse l’Okalisto. Je ne comprends pas pourquoi il n’attaque pas…

Il fixait la créature droit dans les yeux, nullement impressionné, mais très tendu. Après une minute entière à se regarder dans un silence mortel, l’Anguipède quitta la route et disparut derrière un tas de rochers proches. Dorelan poussa un soupir de soulagement.

— Ce n’est pas logique, lâcha alors Ademon. Les Anguipèdes sont extrêmement agressifs. Il aurait dû nous attaquer.

Il paraissait presque… déçu, et cela fit rire nerveusement le médecin.

— Tu ne vas pas t’en plaindre, si ?

— C’est anormal, insista l’Okalisto, très soucieux.

Sadidiane, elle, était juste soulagée, et elle ne comprenait pas son inquiétude.

— Il faut que l’on reprenne la route, déclara Dorelan avec sagesse.

Il voulait effacer cette inquiétude latente qui planait sur eux. Silencieusement, Ademon obéit, et il redémarra la voiture.

Les Lacs de la Mort étaient superbes, mais dégageaient une impression de dangerosité qui n’était égalée que par leur splendeur. Ademon gara sa voiture sur une hauteur, et les trois humains approchèrent ensuite prudemment du lac le plus proche d’eux. Il y avait des insectes et des plantes sauvages et indisciplinées partout, démontrant que la Nature avait repris ses droits depuis longtemps — ou plutôt qu’elle ne les avait jamais vraiment cédés. L’eau du lac était trouble, mais ne paraissait pas spécialement… mortelle, et Sadidiane se demanda franchement pourquoi les Lacs de la Mort étaient nommés ainsi. Ils restèrent à distance de l’eau, l’Okalisto particulièrement vigilant.

— Regardez ! s’exclama soudainement Sadidiane, faisant sursauter ses deux accompagnateurs.

Il y avait une petite vache sans cornes à quelques mètres d’elle. C’était une belle bête, qui l’observait avec curiosité.

— Ne t’approche pas, ordonna brutalement l’Okalisto, plongeant la jeune fille dans la confusion.

La petite vache ne lui adressa même pas un regard, semblant fascinée par Sadidiane. Lentement, elle tourna ensuite les talons pour se diriger vers l’eau du lac le plus proche. Alors que l’adolescente pensait qu’elle allait y boire, elle ne put taire une exclamation de surprise en voyant la vache s’enfoncer lentement dans l’eau et, alors qu’elle était à demi immergée, elle changea brusquement d’apparence, adoptant celle d’une femme à queue de poisson. Son buste nu était celui d’une femme d’une grande beauté à la peau très pâle tandis que le reste de son corps était une épaisse queue de poisson d’un vert identique à celui de sa longue chevelure humaine. Elle fit un petit clin d’œil joueur à Sadidiane avant de disparaitre complètement dans les eaux du lac.

— Qu’est-ce que c’est ? souffla-t-elle, émerveillée.

— Une Merrow, grogna Ademon. Ce sont des créatures très dangereuses qui attaquent les humains qui s’approchent de leurs eaux. Il y en a plein, dans ces lacs.

— Et tu nous as amenés ici ?!

Le reproche dans le ton de Dorelan le fit grimacer.

— Les Merrows sortent rarement de jour, se justifia-t-il rapidement. Comme la plupart des autres créatures des Lacs de la Mort.

— Elle aurait pu attaquer Sadidiane ! s’agaça Dorelan.

— Je suis juste à côté d’elle et je peux vaincre une Merrow ! gronda en retour Ademon.

Sadidiane hésitait entre exaspération et joie. Exaspération, car ils se disputaient. Joie, car ils se disputaient comme un couple en désaccord au sujet de leur enfant. Même si tout n’était que fantasme de sa part, elle trouvait quand même cela adorable.

— De toute façon, la Merrow n’a pas attaqué, comme l’Anguipède, lança Ademon en espérant mettre un terme à la discussion. On dirait que les créatures sont paresseuses, aujourd’hui…

Il paraissait songeur et préoccupé, contrairement à Sadidiane qui était juste très heureuse d’être ici et de pouvoir voir ces incroyables créatures qui peuplaient le monde. Même si elles étaient très dangereuses et représentaient le « Mal » qu’elle et Ademon étaient destinés à combattre, activement ou passivement.

— Est-ce qu’on peut rester ici jusqu’à ce que la nuit tombe ?

Dorelan la regarda comme si elle avait deux têtes tandis qu’Ademon poussait un grognement.

— Non.

— Mais on pourrait voir plus de créatures !

— Non, répéta plus fermement l’Okalisto. Et si tu n’es pas d’accord, je nous ramène tous au point de départ. Fin du voyage.

C’était un chantage bien déplaisant qui agaça l’adolescente. Elle fusilla du regard l’Okalisto.

— Je suis d’accord, cracha-t-elle avec mécontentement.

— Bien. On reste encore quelques minutes et on reprend la route.

Ils restèrent en réalité plusieurs heures, Sadidiane récupérant très vite sa bonne humeur tant elle était enthousiasmée par les Lacs de la Mort. Dorelan lui-même réussit à se détendre malgré sa nervosité, et il se mit à partager l’enthousiasme de la jeune fille, les deux échangeant au sujet de chaque plante ou chaque animal qu’ils croisaient. Ademon les suivait de près, mais demeurait résolument silencieux. Alors qu’ils se promenaient autour du lac, ils recroisèrent des Merrows, trois, en groupe, et les créatures se contentèrent de les observer avec curiosité, regardant surtout Sadidiane. Ademon était de plus en plus troublé par leur pacifisme, et il était de plus en plus persuadé que c’était la présence de Sadidiane qui leur ôtait leur agressivité naturelle. Il ignorait si cela faisait partie des dons de la Grande Prêtresse, mais il ne voyait pas d’autres explications. S’il avait raison, et si cette tendance à la passivité se généralisait à d’autres créatures, alors observer les griffons serait beaucoup moins dangereux qu’il ne le craignait, tout comme le reste de leur voyage. Il ne fallait pas se réjouir trop vite, cependant, car il n’avait observé que quelques créatures avec ce comportement passif. Il fallait demeurer prudent. Le monde était imprévisible.

Ils reprirent ensuite leur route vers l’Ouest, pour atteindre leur prochaine étape : la vallée des Griffons. Pour cela, il fallait traverser les montagnes qui marquaient la frontière entre Endravioss et Chepelam en empruntant le tunnel d’Ekelen, creusé sous la montagne — dont la construction avait pris un siècle entier — puis aller vers le sud de Chepelam. Après leur passage à la Vallée des Griffons, il fallait ensuite remonter, toujours vers l’Ouest, pour atteindre la ville portuaire d’Agapia. L’ensemble du trajet pour atteindre le port devrait leur prendre cinq jours de plus, si tout se déroulait sans accroc.

Tout se passa relativement bien, jusqu’à leur arrivée au niveau du tunnel d’Ekelen. La route était barrée par un Géant de Pierre. Semblables aux Titans Rocailleux, ils étaient beaucoup plus communs, plus petits et moins puissants que ces terribles créatures. Ils mesuraient tout de même une dizaine de mètres de haut, et étaient entièrement faits de pierre, avec des yeux rouges luisants. Les Géants de Pierre étaient des créatures très dangereuses, et la présence de l’un d’eux en plein royaume habité — même si peu de monde fréquentait les alentours de ces montagnes — était problématique. Ils n’étaient pas dans une zone de non-droit comme pour les Lacs de la Mort. Il y avait de la vie et de la civilisation ici, et même si les échanges entre Chepelam et Endravioss étaient très rares, le tunnel d’Ekelen était leur seule voie de communication. Ademon savait que son devoir d’Okalisto était de détruire le Géant de Pierre. Des membres de l’Escouade Magique basés à Endravioss étaient peut-être déjà en route, mais il ne pouvait en être sûr.

— Je vais devoir le détruire, lança alors Ademon.

Il apparaissait plus confiant qu’il l’était vraiment. Il n’était pas sûr de gagner. Il ne l’était jamais. La facilité que certains magiciens possédaient face aux créatures magiques hostiles les plus faibles, il ne l’avait jamais eue. Et un Géant de Pierre était loin d’être une créature faible.

— Il n’a pas l’air méchant, fit remarquer prudemment l’adolescente.

Elle avait peur, mais elle paraissait surtout… intriguée. Le Géant de Pierre était simplement assis devant l’entrée du tunnel, et il ne faisait rien du tout. Il les avait vus, pourtant, car son regard était braqué vers eux. Une fois de plus, une créature normalement agressive se montrait passive en leur présence. Sadidiane avait vraiment des dons particuliers. Ademon en était certain. Il allait interroger le CMCM sur le sujet, car il n’avait jamais entendu dire que la Grande Prêtresse pouvait calmer les créatures magiques. En fait, c’était normalement l’inverse.

— Restez dans la voiture. N’en sortez que si votre vie est menacée.

Il voulut presque ajouter un mot rassurant et leur promettre que cela n’arriverait pas, mais il préféra tenir sa langue. Plus ils seraient inquiets, plus ils seraient attentifs. Et il n’aimait pas faire des promesses qu’il était incertain de pouvoir tenir. Il descendit du véhicule et alla droit vers le géant, dégainant son épée au passage. Il s’approcha avec prudence, attendant le moment de bascule, le moment où la créature allait l’attaquer. Ce moment ne vint jamais. Ademon s’arrêta à moins d’un mètre du Géant de Pierre, plus proche qu’il n’avait jamais pu l’être de ce genre de créature en dehors de la furie d’un combat, et tout ce qu’il reçut, ce fut un regard curieux et prudent. Ademon demeura immobile, silencieux, paralysé sur place. Il ne pouvait pas attaquer quelqu’un qui ne représentait aucune menace. Même si ce quelqu’un était un Géant de Pierre. Son instinct d’Okalisto lui hurlait de profiter de sa passivité pour le détruire, mais le mettait également en garde : à la moindre attaque, le géant attaquerait en retour. Peut-être que c’était ce qu’Ademon était censé faire. Porter une première attaque sur la créature pour qu’un combat s’engage. Il pourrait ensuite avoir une bonne raison de tuer le géant. Ce calcul hypocrite le dégouta immédiatement, et il rengaina son épée sans même y réfléchir. Il croisa ensuite les bras et fixa le Géant de Pierre, avant de se perdre rapidement dans ses pensées. Il ne fit pas attention au bruit des portières de la voiture, et il sursauta lorsque Sadidiane lui posa une main sur le bras. Dorelan était juste à côté d’elle, et il paraissait bien plus inquiet pour Ademon que de la présence du Géant de Pierre.

— Demande-lui de nous laisser passer, ordonna-t-il brutalement à Sadidiane.

Il était désolé de se montrer aussi peu… doux, mais il était trop perturbé pour se montrer gentil. Sadidiane obéit sans se vexer, et le Géant de Pierre obéit à son tour. Tout simplement.

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