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Akalivan – Chapitre 3

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Ademon passa plusieurs heures à trier les informations de la liste et à trouver les meilleures solutions possible pour répondre aux souhaits de l’adolescente. Il ne voulait pas précipiter les choses, mais certaines demandes allaient nécessiter de longs voyages, et ils manquaient de temps. Il définit trois catégories dans ses souhaits : les facilement réalisables, ceux nécessitant un voyage et les impossibles. Il fallait s’occuper des premiers en priorité, et ensuite se consacrer à la suite.

C’est ce qu’ils firent le premier mois précédent le rituel de la Lune Bleue, Ademon consacrant tout son temps libre à essayer d’illuminer le quotidien de Sadidiane et passant le reste du temps à accomplir son devoir d’Okalisto. L’adolescente lui en était vraiment reconnaissante, et découvrait la bonté qu’il y avait dans son cœur. Dorelan était également très gentil et très disponible pour elle, toujours avec sa douceur naturelle, et il lui parlait souvent de médecine, un sujet passionnant. En discutant avec lui, l’adolescente comprit qu’il était originaire d’une famille aisée qui l’avait renié il y a longtemps, même s’il ne l’évoquait qu’à demi-mot. Il était totalement dévoué à la médecine et aux autres, et Sadidiane se sentait parfois mal après avoir discuté avec lui. Il était tellement gentil et généreux qu’elle avait l’impression d’être égoïste et lâche, elle qui n’avait aucune envie de sacrifier son existence pour le salut de l’humanité. C’était aussi fascinant que douloureux d’entendre Dorelan parler des autres, comme si chaque être humain était un être unique et inestimable qu’il fallait préserver à tout prix.

Le premier souhait qu’Ademon choisit d’exaucer fut celui de manger un piment nature en entier. Par chance, Kalasol avait une grande variété d’épices et de piments facilement trouvables, et l’Okalisto emmena tout simplement Sadidiane au marché pour lui permettre de choisir celui qui lui ferait le plus envie.

— C’est génial ! s’exclama-t-elle en tournant sur elle-même, regardant tout ce qui les entourait.

— Ce n’est qu’un petit marché, répliqua d’un air blasé l’Okalisto.

Elle le savait, mais elle n’avait jamais vu de marché de toute sa vie jusqu’à présent. Elle sortait assez peu de son institut pour jeunes filles, et jamais dans des endroits aussi fréquentés.

— J’ai vraiment hâte d’aller au marché de Mirensis !

C’était l’un des souhaits de sa liste. Aller au Grand Marché de Mirensis, à Bakistiar, le plus grand marché du monde. Elle aurait pu manger le piment là-bas, mais l’Okalisto n’était pas sûr de pouvoir exaucer ce vœu-là en particulier, qui nécessitait un voyage par-delà l’océan, et était probablement le plus dur à réaliser de toute la liste. En arrivant devant l’étal de piments, la jeune fille s’émerveilla longuement devant leurs formes et leurs couleurs, ce qui fit sourire le vendeur, même si la présence de l’Okalisto le mettait mal à l’aise. Elle finit par en choisir un bien rouge, et Ademon hésita à lui suggérer un autre choix : c’était un piment Ebelion, l’un des piments les plus forts du monde. C’était le choix de la jeune fille, cependant, et il la laissa expérimenter par elle-même. L’effet fut immédiat : à la première bouchée, la jeune fille se mit à pleurer, la bouche en feu, et elle sautilla sur place en geignant. Ademon ne put pas s’empêcher de sourire devant ce spectacle, alors que la jeune fille clamait qu’elle ne sentirait plus jamais le goût des aliments après ça. Elle finit cependant par le manger entièrement, avant de supplier Ademon de rentrer « à la maison » pour se reposer. Cela troubla l’Okalisto, qui n’avait lui-même jamais considéré le bâtiment de Dorelan comme sa maison, là où quelques jours avaient suffi à la jeune fille.

— J’ai toujours l’impression d’avoir la bouche en feu, grogna l’adolescente lorsque Dorelan lui demanda comment elle se sentait.

Ademon étant absent pour ses obligations d’Okalisto, le médecin était venu la rejoindre au troisième étage pour qu’elle ne dine pas seule.

— C’était il y a trois jours, rigola le médecin.

Trois jours depuis le piment, trois jours de plaintes pour l’adolescente. Pourtant, elle mangeait avec appétit, malgré sa « bouche en feu » et ses « papilles gustatives décédées ».

— Pourquoi vous ne mangez jamais avec nous, Dorelan ?

— Je ne veux pas m’immiscer dans votre vie.

— Vous n’êtes pas un étranger, rétorqua Sadidiane. Moi je veux bien manger avec vous tous les jours !

Il sourit d’un air attendri.
— Je ne pense pas qu’Ademon partage cette envie, répliqua-t-il en perdant son sourire.

Il paraissait étrangement triste et mélancolique, tout à coup.

— Vous vous connaissez depuis longtemps ?

— Dix ans.

Et Ademon ne le considérait toujours pas comme son ami. C’était sûrement ce qui le rendait triste. L’Okalisto arriva à point nommé, semblant particulièrement fatigué, mais indemne par ailleurs. Il salua abruptement ses deux interlocuteurs, avant d’indiquer qu’il avait fait quelques achats. Il posa une boite en carton trouée sur la table, et fouilla dans le sac plastique qu’il avait, avant de jeter un paquet juste devant Sadidiane. Dorelan poussa un léger soupir exaspéré devant son manque de manière, alors que la jeune fille ouvrait avec curiosité le paquet. Elle poussa une exclamation mi-dégoutée, mi-curieuse, avant de réaliser que le truc tout gluant qu’elle découvrait était un œil de poisson. Toucher et tenir dans sa main un œil de poisson faisaient partie de sa liste, et elle sourit, ravie, délaissant son repas.

— Tu aurais pu attendre que le diner soit fini, lança gentiment le médecin à l’Okalisto.

— Et encore, tu n’as pas tout vu, répondit l’homme avec un léger sourire.

Dorelan fut absorbé par le sourire narquois et rare de son vis-à-vis, manquant ainsi de comprendre l’avertissement qui lui était adressé. Sadidiane passa de longues minutes à tripoter l’œil de poisson, d’abord avec sa fourchette, puis ensuite du bout des doigts. Elle finit par le prendre en main, râlant sur la consistance visqueuse de l’œil et indiquant que cela lui donnait envie de vomir, mais tout de même ravie d’accomplir l’un de ses (étranges) rêves. Elle le jeta brutalement sur l’Okalisto, pour rire, et il l’attrapa à la volée avec l’un de ses réflexes surhumains. Par chance, cela ne le vexa pas, et il se contenta de sourire avant de le lancer sur Dorelan qui le prit sur le bras et ne fit pas un geste pour se défendre, se contentant de soupirer comme s’il avait à faire à une population d’enfants de cinq ans. L’Okalisto reprit très vite son sérieux, alors que l’adolescente n’arrêtait pas de rire.

— C’est l’heure de la suite du programme, déclara d’un ton grave Ademon.

Sadidiane reprit aussitôt son sérieux elle aussi, vaguement inquiète et franchement intriguée. Avec délicatesse, l’Okalisto ouvrit la boite en carton et attrapa doucement le contenu. Lorsqu’il exposa son « trésor » à ses interlocuteurs, les réactions furent immédiates : Dorelan et Sadidiane bondirent de leurs chaises en hurlant, et le médecin était particulièrement vindicatif, demandant à l’Okalisto de balancer cette « horreur » à la poubelle ou par la fenêtre, en tout cas loin de lui. L’adolescente, elle, était fascinée et horrifiée par l’énorme mygale qu’Ademon tenait dans ses mains. Lorsqu’il fit un pas en avant, Dorelan bondit quasiment à l’autre bout de la pièce, menaçant Ademon de brûler toutes ses affaires s’il approchait cette chose de lui, menaçant même – sûrement involontairement et submergé par l’émotion — de le brûler lui, et cela fit sourire cruellement l’Okalisto. Il retourna ensuite toute son attention sur la jeune fille, qui déglutit en se forçant à sourire, essayant de l’amadouer par un petit regard mignon. Inefficace, malheureusement.

— Toucher une mygale pour vaincre ta peur fait partie de ta liste, Sadidiane. J’ai choisi la mygale la moins dangereuse existante, tu peux exaucer ton vœu sans le moindre risque.

Très hésitante, Sadidiane s’approcha de la mygale et tendit une main tremblante en sa direction.

— Je crois que je vais m’évanouir, lâcha Dorelan, toujours exilé dans un coin de la pièce.

La jeune fille toucha le dessus de la mygale, et poussa un hurlement de terreur en reculant le plus loin possible d’elle lorsqu’elle grouilla dans les mains de l’Okalisto. Ce dernier cessa de se montrer moqueur, se contentant de féliciter l’adolescente pour son courage, avant de proposer à Dorelan — de manière narquoise cette fois-ci — de faire de même. Le refus fut définitif.

Boire un verre d’alcool fut réglé le surlendemain, Dorelan ayant trouvé LA solution parfaite : un verre de cidre doux. Sadidiane n’avait même pas été déçue, n’y connaissant absolument rien en alcool, et elle avait pu rayer un nouveau point de sa liste. Ademon fut ensuite très occupé, devant utiliser un sanctuaire en urgence pour aller calmer une tempête magique à Dariamoris, royaume situé très au sud de leur continent, et rester sur place pour s’occuper des créatures magiques qui ne manqueraient pas d’attaquer la région vulnérabilisée et chargée en magie après la tempête. Il resta une semaine entière à Dariamoris, et Sadidiane se sentit vaguement inquiète pour lui, alors qu’il était évident que Dorelan, lui, était vraiment inquiet. Il l’était probablement dès qu’Ademon n’était pas chez lui, et elle le comprenait. Elle aussi commençait à s’attacher à cet homme rustre, mais possédant un cœur bon et pur. Lorsqu’il rentra, ce fut en pleine nuit, et il essaya d’être le plus discret possible. Pourtant, Sadidiane sortit à sa rencontre presque immédiatement, ayant le sommeil trouble et léger.

— Vous avez une tête affreuse.

Il soupira avant de grogner. Elle fronça les sourcils, constatant qu’il était blessé au bras et que sa plaie avait été bandée avec la minutie d’un taureau enragé.

— C’est Dorelan qui vous a soigné ?

— Il dort, répondit-il en grognant. C’est une égratignure, pas besoin de le réveiller.

Elle hocha la tête, soucieuse, avant de lui proposer de refaire plus proprement son bandage. Il accepta dans un nouveau grognement, et gentiment, avec douceur, elle s’occupa de sa blessure. Il avait de nombreuses autres cicatrices sur les bras, et probablement partout ailleurs sur le corps, preuve que son rôle d’Okalisto était vraiment dangereux et pénible.

— Vous avez de la famille ? lança-t-elle lorsque sa curiosité fut trop forte.

— Ils sont morts. Mon père et mon frère lors de la Grande Famine du Xadorat, il y a 28 ans, et ma mère de maladie il y a 20 ans.

Son air était devenu incroyablement sombre. Au-delà de la tristesse, il y avait de la colère. Une immense colère.

— Oh… désolée. Moi non plus, je n’ai pas de famille. Mes parents… je ne les ai jamais connus. Ils sont morts, à ce qu’on m’a dit. Dans un accident…

Elle termina le bandage en se montrant la plus douce possible, ne voulant pas lui faire mal, et elle lui sourit quand elle eut fini. Il la remercia abruptement, échouant à être aimable, une fois de plus.

— Et Dorelan, c’est qui pour vous ?

— Une personne de confiance, je te l’ai déjà dit.

— Pourquoi pas plus ?

Ademon ne put masquer sa surprise.

— Je suis l’Okalisto. Je n’ai pas le droit d’être en couple avec qui que ce soit. Je dois rester chaste et pur.

Sa réponse laissa l’adolescente incrédule.

— Euh… ce n’est pas vraiment ce que je voulais dire, je… je parlais d’amitié, en fait… euh… de toute façon l’homosexualité est interdite dans les douze Royaumes, non ?

Ademon cligna des yeux, vaguement mal à l’aise, avant de répondre.
— Ce n’est pas parce que c’est interdit que c’est mal.

— Vous avez raison ! Je sais que si je tombe amoureuse un jour, peu importe si c’est d’un garçon ou d’une fille, tant que nous nous aimons et nous chérissons mutuellement !

Son visage s’assombrit brusquement.
— En admettant que j’aie le droit de tomber amoureuse un jour, ce qui n’est évidemment pas le cas…

En tant que Grande Prêtresse, elle était tenue à demeurer chaste et pure, comme l’Okalisto. Cela fit de la peine à Ademon.

— Donc vous n’avez jamais été amoureux ? Vous n’avez jamais eu de petite copine, ou de petit copain ?

— J’ai rompu mes vœux une fois, contredit-il après un silence lourd. J’avais quinze ans.

Étrangement, cela fit plaisir à Sadidiane. C’était comme lui redonner espoir en lui prouvant que les règles établies n’étaient pas un reflet de la réalité. Qu’on pouvait « tricher ». Son espoir fut de courte durée.

— Ma mère est morte trois jours après.

Il ne l’avait pas revue depuis ses neuf ans, mais il avait réussi à obtenir du CMCM le droit d’échanger des lettres avec elle, et d’avoir régulièrement de ses nouvelles. Sa mort l’avait profondément dévasté, lui qui ne savait même pas qu’elle était malade. Il avait immédiatement pensé qu’il était puni pour avoir outrepassé ses devoirs d’Okalisto. Tout cela pour une simple nuit d’amour avec une jeune fille qu’il n’aimait pas vraiment, et qui ne l’aimait pas non plus. Juste deux adolescents curieux, elle parce qu’elle allait se marier à dix-sept ans avec un homme qui en avait trente et lui parce qu’il savait qu’il n’aurait peut-être jamais d’autres opportunités de découvrir l’amour charnel. La culpabilité qu’il avait éprouvée après la mort de sa mère ne l’avait jamais vraiment quitté.

— J’ai dû me purifier et être pardonné par le monde avant de pouvoir continuer mes activités d’Okalisto. J’ai été très critiqué pour cette faute, et je le suis toujours.

Il minimisait l’humiliation et la souffrance qui avaient été les siennes. Comment il avait dû raconter en détail sa faute devant un conciliabule de plusieurs dizaines de personnes, comment il avait été fouetté et brûlé à de multiples endroits pour se purifier, comment il avait dû partir en pèlerinage dans tous les plus grands sanctuaires du monde pendant un voyage difficile, dangereux et solitaire pendant une année entière. Il ne lui avait pas non plus dit qu’il était persuadé que son traitement avait été si rude parce qu’il avait refusé de dénoncer la jeune fille avec laquelle il avait fauté, pour la protéger du déshonneur et des maltraitances horribles qu’elle risquait, elle qui avait non seulement perdu la chasteté exigée par son époux, mais qui, également et surtout, l’avait trompé. Par chance, son mari n’avait jamais réalisé qu’elle n’était pas vierge, et il était mort deux mois après leur mariage, la laissant à la tête d’une maison à la fortune colossale. Cela ne pouvait pas réparer l’ignominie d’un mariage forcé, mais au moins, elle pouvait vivre en paix pour le restant de ses jours, maintenant qu’il était mort. Ademon ne l’avait appris qu’une dizaine d’années plus tard, et il en avait été heureux : il aurait détesté qu’une stupide erreur de jeunesse détruise la vie de cette femme. Tout comme il aurait détesté de savoir qu’un mariage forcé de plus continuait sa basse-œuvre. Il regrettait souvent de ne pas avoir la moindre influence sur la politique des douze Royaumes. La neutralité politique était l’un de ses devoirs sacrés en tant qu’Okalisto, et il ne laissait jamais ses opinions personnelles prendre le pas sur ses devoirs. Pourtant, il avait parfois envie de changer les choses. D’interdire les mariages forcés, par exemple.

— C’était peut-être une coïncidence. La mort de votre mère.

— Dorelan pense la même chose. Moi je pense que c’était une punition.

— Comment vous vous êtes connus, Dorelan et vous ?

— Il y a dix ans, après mon combat le plus difficile. Un Titan Rocailleux était ici, en ville, et il détruisait tout. J’ai été envoyé en urgence sur place, car l’armée locale s’était fait écraser, et nous nous sommes battus pendant une journée entière. Ce n’est qu’à l’aube du deuxième jour que j’ai réussi à le tuer. J’étais blessé et effondré. Tout avait été détruit et il y avait des morts, partout autour de moi. Je pleurais comme un gosse. Dorelan a surgi de nulle part, il m’a soigné, réconforté et offert le gîte et le couvert, à durée indéterminée.

— Et vous n’êtes jamais parti, compléta la jeune fille avec un petit sourire triste. Je vous comprends. Moi aussi j’aimerais rester ici pour toujours.

Ademon ouvrit la bouche, mais la referma rapidement, ne sachant pas quoi lui dire.

— Il reste trois choses que nous pouvons faire rapidement, sur ta liste. Dès demain, je t’emmènerai voir un cheval, et je m’organiserai pour que tu puisses passer un coup de téléphone à quelqu’un en possédant un. Quant à la poterie… je crois que Dorelan a une adresse pour cela, je lui demanderai.

Caresser un cheval, utiliser un téléphone et réaliser une poterie. Trois demandes assez farfelues, mais assez simples à combler. Le téléphone était normalement la demande la plus dure à réaliser, car les téléphones étaient extrêmement rares, destinés uniquement à des gens très fortunés ou spéciaux. En théorie, pourtant, l’Okalisto était toujours censé se trouver à proximité d’un téléphone pour être joignable en cas d’urgence. Dans les faits, c’était rarement le cas, en raison de la rareté des téléphones, et des rondes mondiales régulières que faisait Ademon pour essayer de rendre Akalivan plus sûre. La plupart du temps, le CMCM le contactait donc par l’Appel Magique, un moyen de communication réservé aux Okalistos, qui existait depuis le premier nommé, et qui permettait de leur parler à tout moment, sans pouvoir les localiser ou même obtenir de réponse de leur part cependant. Par chance, Ademon connaissait un homme possédant un téléphone pas très loin d’ici, le Seigneur Adaland, dont il avait sauvé la vie, celle de sa fille et son domaine il y a trois ans. Il allait lui demander de permettre à Sadidiane d’échanger quelques mots avec l’un de ses amis, et il était certain que l’homme, calme et plutôt bienveillant, accepterait sans même poser de questions.

Avec les missions urgentes qui s’accumulaient, il ne resta bientôt plus que cinquante jours avant le rituel de la Lune Bleue sans qu’ils aient pu entamer les voyages désirés par Sadidiane.

Le principal était celui pour aller visiter le Grand Marché de Mirensis, situé sur l’autre continent, au-delà de l’océan. Il était très long et dangereux, mais présentait au moins l’avantage d’inclure les autres voyages désirés par l‘adolescente. Ainsi, les Lacs de la Mort qu’elle désirait voir étaient sur le trajet, et la Vallée des Griffons où comptait l’emmener l’Okalisto était également sur le chemin. Malheureusement, Ademon doutait d’avoir le temps de faire l’aller-retour avec la jeune fille, car les menaces magiques ne cessaient de se multiplier. Ils avaient au moins fait les sept autres points de la liste, mais plus le temps passait, plus l’Okalisto s’attachait à Sadidiane. Il voulait qu’elle soit la plus heureuse possible.

Dorelan était en plein travail avec un patient lorsque Sadidiane descendit sans discrétion au rez-de-chaussée. Elle s’excusa immédiatement, confuse, avant de se tétaniser. Elle avait reconnu le patient, même si elle ne l’avait vu qu’une fois. Darofrast Emkele, un Akamorr, fils de la cheffe du Clan Akaliost. Alors qu’elle le fixait, tétanisée, Dorelan se tourna vers elle et parla avec gentillesse, ne se doutant visiblement de rien. Darofrast en profita pour montrer à la jeune fille l’arme de poing dissimulée à sa ceinture, avant de poser un regard plein de menaces vers le médecin qui était complètement inconscient de ce qu’il se passait.

— Sadidiane ?

Elle retourna difficilement son attention vers Dorelan, qui la regardait d’un air inquiet.

— Tout va bien, articula-t-elle difficilement, le cœur serré par l’angoisse.

Darofrast lui fit un léger signe de tête indiquant l’extérieur, avant de prendre congé de manière incroyablement polie auprès du médecin. Ses vêtements et son attitude étaient vraiment passe-partout, ce qui étonna Sadidiane. Pour elle, comme pour beaucoup, les Akamorrs étaient inaptes en société.

— Tu voulais quelque chose, Sadidiane ?

Elle cligna des yeux plusieurs fois, fixant la porte par laquelle venait de partir l’Akamorr. Il lui avait fait signe de venir à l’extérieur, avec lui. Elle n’avait aucune envie d’y aller, et elle faillit dire la vérité à Dorelan. Elle se retint cependant, consciente qu’il ne pourrait pas faire grand-chose pour l’aider contre l’Akamorr. Elle risquait juste de le mettre en danger, et à choisir entre elle et le médecin… elle préférait être celle qui soit blessée.

— Euh… sortir. Prendre l’air. Quelques minutes. Seule. Je peux ?

Dorelan hésita franchement.

— Tu restes devant le bâtiment, et tu n’y restes pas plus de cinq minutes.

Elle acquiesça avant de sortir rapidement, le cœur battant. Lorsqu’elle constata que la rue était vide, elle poussa un soupir de soulagement.

— Tu dois venir avec moi, prêtresse.

Elle sursauta et fit volte-face, se retrouvant face à Darofrast qui avait surgi des ombres d’une ruelle.

— Je n’irai nulle part avec vous !

— Ce serait trop long de tout t’expliquer, mais sache que c’est pour ton bien.

Elle fronça les sourcils, trouvant l’homme… sincère. C’était étrange, elle savait qu’il mentait, mais… elle le croyait, par instinct.

— Expliquez-vous !

— Plus tard. D’abord, il faut que tu viennes avec moi.

Il était calme, mais elle pouvait ressentir l’urgence dans sa voix. Il y eut un bruit de moto, et il se retourna brutalement au moment précis où une colonne de magie aquatique s’abattait sur lui. L’Akamorr eut le temps de s’enfermer dans un cocon de Feu magique alors que l’Okalisto descendait de son deux roues, l’air très mécontent. La magie des deux hommes se dissipa, les laissant se faire face d’un air concentré.

— Je ne veux aucun mal à la prêtresse, Okalisto. Et je sais que toi non plus, même si tous ne partagent pas mon avis.

— Si aucun de nous ne lui veut du mal, pourquoi nous battre ?

— Parce qu’elle ne peut pas rester avec toi. Malgré tes bonnes intentions, tu as l’intention de la livrer au Conseil Mondial du Contrôle de la Magie. Nous ne pouvons pas laisser cela se faire.

Ademon avait vraiment l’impression de rater quelque chose d’essentiel. Une information cachée que Darofrast semblait détenir.

— Tes paroles sont du poison, Akamorr.

Une pointe de déception devint perceptible dans le regard de Darofrast, mais elle disparut rapidement, alors qu’une étrange sérénité semblait envahir l’Akamorr.

— Je ne vais pas me battre avec toi, Okalisto. C’est un combat que tu gagnerais, et cela ne changera rien au destin de la prêtresse. Je vais donc partir, et te laisser du temps. J’espère que je ne me trompe pas.

Il avait ajouté la dernière phrase en braquant son regard dans celui de l’Okalisto, ce qui lui fit froncer les sourcils. Il le laissa pourtant partir sans essayer de l’arrêter. C’était mieux que de se lancer dans un duel à l’issue qu’il voyait incertaine, face à un magicien de la dangerosité de l’Akamorr. C’était en tout cas la justification qu’il s’offrait à lui-même. Après s’être assuré du bien-être de Sadidiane, il la fit rentrer à l’intérieur du bâtiment. Ils avaient à parler. Avec Dorelan, aussi.

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