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Akalivan – Chapitre 10

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Il est aisé de briser un être humain. Donnez-lui de l’espoir, mais assurez-vous qu’il soit vain. Admirez-le ensuite tomber en morceaux lorsqu’il le réalise. Dorelan en était parfaitement conscient, et il s’était toujours promis de ne jamais s’accorder de l’espoir lorsqu’il était évident qu’il n’y en avait plus aucun. C’est ce qui lui avait permis d’exercer la médecine sans s’effondrer à chaque histoire qui se finissait mal. Pourtant, il était là. Au milieu de la petite hutte rudimentaire prêtée à Darofrast et Dokistia, face au premier cité. Il observait Sadidiane lui expliquer avec agitation qu’Ademon était vivant, qu’elle l’avait vu dans un rêve qui n’en était pas un, et qu’il fallait absolument aller le secourir. Darofrast paraissait très fatigué, mais il était attentif et concentré. Sa femme était partie avec un groupe de guerriers plus tôt dans la journée pour patrouiller aux alentours, alors que Darofrast revenait à peine d’un combat contre l’Escouade Magique, dont certains membres avaient tenté de mettre le feu à la Jungle d’Aglian. Dorelan n’avait pas les détails, mais il savait que l’affrontement avait été violent, et avait réveillé une meute de Penghous. Vastiarna avait expliqué à Dorelan que les Penghous étaient des esprits arboricoles adoptant une forme canine et maitrisant les magies de l’Eau et de la Terre. De puissance modérée individuellement, ils étaient dévastateurs en meute et capables d’entrer en transe pour protéger les arbres sous leur égide. Ademon ne lui avait jamais parlé de ces créatures, et le médecin se demandait s’il en avait déjà rencontré au cours de sa carrière d’Okalisto.

— Ce n’était pas qu’un rêve ! s’écria Sadidiane.

Cela ramena Dorelan dans la pièce, et son esprit cessa de vagabonder. L’adolescente paraissait de plus en plus agacée devant l’air stoïque de Darofrast. Le regard de celui-ci était impénétrable, et ses pensées étaient inaccessibles. Dorelan comprenait la frustration de Sadidiane. Lui-même aurait éprouvé la même s’il ne s’était pas senti aussi fatigué. Il ne voulait pas avoir de l’espoir. Cette cause était vaine. Ademon était mort. C’est donc d’une oreille distraite qu’il écouta l’adolescente raconter une nouvelle fois son rêve.

Elle avait vu une grande salle aux murs blancs et immaculés, éclairée par une puissante lumière bleutée, présentant en son centre un grand sceptre fait de métal noir. Au bout du sceptre, entre trois excroissances qui faisaient penser à des cornes, se trouvait une sphère de magie dorée qui luisait faiblement. Devant le sceptre, elle avait vu trois personnes, dont deux qu’elle avait reconnus avec un grand déplaisir : Victorion Salakers et Emilien Astrovian. La troisième personne était une femme aux yeux roses, avec des monopaupières soigneusement maquillées de noir, et une longue chevelure bleue. D’après Sadidiane, il se dégageait d’elle une grande impression de puissance et de dangerosité.

Lorsqu’elle lui avait raconté son rêve après l’avoir réveillé, Dorelan avait émis l’hypothèse que cette femme était une Prêtresse du Temple. Ces dernières étaient des femmes magiciennes chargées de « veiller » sur la Grande Prêtresse. Ademon avait avoué une fois à Dorelan qu’elles le mettaient mal à l’aise, spécialement leur cheffe, Axiliko, qui paraissait ne jamais vieillir. Complètement recluses, très peu nombreuses, occultes et mystérieuses, les Prêtresses du Temple n’étaient pas connues du grand public. Les femmes n’étaient en effet pas censées être des magiciennes, leur rôle se cantonnant normalement à celui d’épouse et de mère — certainement pas à celui de guerrière. Ainsi, l’Escouade Magique ne comportait que des hommes. Les gouvernements et le Conseil Mondial du Contrôle de la Magie n’évoquaient jamais les magiciennes qui travaillaient pour eux, et cela avait causé plus d’une persécution vis-à-vis des femmes soupçonnées de maitrise et de pratique de la magie. Celles-ci étaient en effet vues comme de futures Akamorrs, car seuls les Akamorrs comptaient parmi eux des magiciennes guerrières.

Les Prêtresses du Temple étaient complètement méconnues et oubliées de tous. Leur nombre très réduit poussait Dorelan à penser que beaucoup de femmes magiciennes avaient dû connaitre de tristes destinées, car rien ne permettait d’affirmer que les hommes étaient plus susceptibles de posséder des pouvoirs que les femmes. En d’autres termes, il y avait trop peu de Prêtresses comparativement au nombre de membres de l’Escouade Magique, ce qui ne pouvait signifier qu’une chose : le CMCM se débarrassait de la plupart d’entre elles, d’une manière ou d’une autre. Dorelan laissa cette pensée horrifiante de côté et il se remit à écouter les échanges entre Sadidiane et Darofrast. Ce dernier parlait justement des Prêtresses du Temple, cherchant à savoir si Sadidiane en avait déjà rencontré une par le passé et si elle connaissait même leur existence avant aujourd’hui. La jeune fille répondit par la négative, avant de poursuivre, atteignant le moment fatidique de son rêve : Ademon. D’après les dires de la jeune fille, il était emprisonné dans une sorte de grande cage en verre pleine de filaments magiques au milieu desquels il flottait, comme s’il avait été plongé dans de l’eau. Il était pâle comme la mort, et avait les yeux ouverts, mais perdus dans le vague, comme s’il n’avait plus conscience de ce qui l’entourait. Victorion Salakers, la femme — probablement la cheffe des Prêtresses du Temple — et Emilien Astrovian avaient parlé de « tortures » infligées à Ademon, et la voix de Sadidiane se mit à trembler lorsqu’elle évoqua ce passage. Elle poursuivit cependant bravement son récit, expliquant que d’après ce qu’elle avait cru comprendre, ils torturaient Ademon pour récupérer la magie de la précédente Grande Prêtresse qui se trouvait en lui et la transférer à quelqu’un d’autre. Ils n’y parvenaient pas pour le moment, cependant, et cela rendait Salakers particulièrement furieux, là où la femme demeurait d’une froideur absolue. Emilien Astrovian, lui, était frustré, mais conservait son calme. Le chef du Conseil avait ensuite utilisé sa magie sur le sceptre, et après quelques secondes de latence, celui-ci avait envoyé un grand éclair doré droit sur Ademon. L’éclair avait traversé l’étrange cage de verre et avait frappé l’Okalisto de plein fouet. La voix de Sadidiane trembla une nouvelle fois lorsqu’elle rapporta qu’il avait hurlé de douleur, signifiant qu’il avait encore conscience de la douleur même s’il semblait ne plus avoir conscience du monde l’entourant. La femme s’était ensuite brutalement tournée vers Sadidiane, comme si elle la voyait, et la jeune fille s’était réveillée en sursaut. Darofrast demeura un instant silencieux, très pensif.

— Il faut qu’on aille le sauver au plus vite ! s’écria Sadidiane, exaspérée par son manque de réactivité.

— Est-il vraiment possible que ce ne soit pas qu’un rêve ?

La question de Dorelan attira l’attention de l’Akamorr et de l’adolescente, qui semblaient tout juste se souvenir de son existence. Darofrast eut un petit soupir.
— Les pouvoirs de la Grande Prêtresse du Monde dépassent notre compréhension à tous. Nous n’avons jamais eu l’occasion d’en voir une à l’œuvre auparavant, alors… C’est possible que tu aies ce genre de dons, Sadidiane.

Il marqua une pause. Le silence était très pesant. Presque étouffant. Darofrast choisissait soigneusement ses mots, c’était évident. Dorelan craignait que les battements de son cœur ne le perturbent dans ses réflexions tant ils étaient bruyants à ses oreilles.

— Je ne peux pas le garantir, mais… Je pense que tu as vu la réalité, Sadidiane. La femme que tu as décrite… C’est la cheffe des Prêtresses du Temple, Axiliko. Tu l’as décrite avec exactitude, alors même que tu ignorais totalement son existence.
— Et je ne l’avais jamais vue de toute ma vie ! renchérit immédiatement la jeune fille. Donc si je sais à quoi elle ressemble, c’est que mon rêve était bien réel ! Ademon est en vie ! Et il est en danger ! Il faut aller le sauver !

Dorelan était tétanisé. Ademon est en vie.

— Tu es sûr de toi, Darofrast ? demanda-t-il avec prudence.

— Je ne peux pas l’être. Ça me dépasse. Mais la femme correspond bien à la description d’Axiliko, alors… il y a au moins une part de vérité dans cet étrange rêve. Cependant…

L’espoir qui avait commencé à naitre en Dorelan se fissura. Il était si frêle, comme une poupée de cristal que Darofrast pouvait anéantir en quelques mots.
— Je ne comprends pas vraiment l’intérêt qu’ils auraient à garder Ademon en vie.

 Mécaniquement, pour occuper son corps et son esprit, Dorelan se mit à essuyer ses lunettes avec un pan de son t-shirt. Il ne voulait pas entendre la suite de l’argumentation de l’Akamorr. Il ne voulait pas l’entendre dire qu’Ademon était mort. Il ne voulait pas le perdre une nouvelle fois.

— Je te l’ai déjà dit ! s’agaça Sadidiane. Ils veulent récupérer ses pouvoirs pour les transférer à un autre humain, afin d’avoir un nouvel Okalisto !

— Mais ils n’ont pas besoin de le faire, rétorqua pensivement Darofrast. Il leur suffirait de le garder éternellement dans cet état de transe que tu as vu, et ils auraient un Okalisto.

— Je ne comprends pas, souffla Dorelan.
Il se sentait complètement perdu.

— S’il ne peut pas se battre, pourquoi le garder ?

— C’est ce qu’incarne l’Okalisto, et non ses pouvoirs, qui les intéresse.

Darofrast se tut, un peu hésitant quant à la suite donner à cette conversation. Il pesa le pour et le contre un instant avant de soupirer.
— Tout vient du principe d’équilibre du monde. Un ensemble ne peut exister que s’il est soumis à une forme d’harmonie, et cela vaut pour Akalivan elle-même. Par ses actions, l’humanité a rompu cette harmonie, et le monde n’a pas eu d’autre choix que de se révolter contre elle. C’est ce qu’il s’est passé il y a cinq siècles. Pour aider l’équilibre à renaitre, le monde a créé la première Grande Prêtresse du Monde. C’est ce que tu incarnes, Sadidiane : le retour d’un équilibre, d’une harmonie parfaite entre le monde et ses habitants. La nature et la magie pourront renaitre grâce à toi, mais cela terrifie les humains. Cela les contraindrait à changer leur mode de vie, à s’adapter au monde et non à adapter le monde à leurs désirs. C’est la raison de l’existence du Conseil Mondial du Contrôle de la Magie et du rituel de la Lune Bleue. En tuant et en récupérant les pouvoirs de la Grande Prêtresse du Monde, ils créent un Okalisto, qui s’oppose à Akalivan et à ses guerriers que sont les créatures magiques et les Akamorrs. Les Okalistos servent à maintenir la rupture de l’équilibre, et permettent à l’humanité de poursuivre ses exactions.

Il marqua une pause, alors que Dorelan commençait à comprendre où il voulait en venir.

— C’est leur existence qui permet cela, et non leurs actions, reprit l’Akamorr. En d’autres termes, s’ils ont l’Okalisto vivant, mais incapable de se révolter contre eux, essayer de transférer ses pouvoirs à un autre humain est sans intérêt. Leurs actes n’ont donc pas de sens.

— Donc vous saviez qu’ils chercheraient à garder Ademon en vie ?

Sadidiane se retourna vers Dorelan, choquée. Elle n’avait pas vu les choses sous cet angle. Darofrast hésita avant de répondre, conscient qu’il marchait sur des œufs.

— J’étais persuadé qu’il était mort, mais… c’était une possibilité non négligeable. La survie de Sadidiane permet de rétablir l’équilibre, mais l’existence d’un Okalisto en parallèle rend cet équilibre bien plus précaire et fragile.

— Pourquoi tu ne nous as rien dit ?! s’emporta la jeune fille, furieuse.

Dorelan ne partageait même pas sa colère : il était juste amer. Il se sentait profondément trahi, et les rassurants Akamorrs lui apparaissaient à présent comme étant une meute d’ennemis menteurs et hostiles.

— Nous avons jugé qu’il était préférable de ne rien vous dire.

— Nous ? releva le médecin. Qui ça, nous ?

— Mon Clan, soupira Darofrast. C’est une décision de ma mère, approuvée par les autres chefs de Clan et par moi-même. C’était la meilleure chose à faire pour vous permettre d’avancer et pour vous empêcher de vouloir faire… une folie.

— Comme aller sauver Ademon ? répliqua férocement Sadidiane.

— Comme aller chercher un homme déjà mort, rectifia Darofrast, car je vous assure que nous pensions sincèrement qu’il avait été tué. Moi le premier.

Il y eut un silence pesant.

— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?

La question du médecin sortit l’Akamorr des pensées dans lesquelles il semblait s’être plongé.

— Je vais prévenir ma mère et les autres chefs de Clan. Nous allons discuter de ton rêve ensemble, Sadidiane, pour essayer d’y voir plus clair. Mais n’ayez pas trop d’espoir, tous les deux : comme je vous l’ai dit, il y a un non-sens dans ce que tu as vu. Et je pense sincèrement que l’Okalisto est mort.

Il fallut trois jours pour que Darofrast, accompagné cette fois de Dokistia, vienne poliment toquer chez Sadidiane et Dorelan à la nuit tombée. Ils furent poliment invités à entrer par le médecin, qui manquait de chaleur depuis le rêve de Sadidiane. Il était distant avec tout le monde, souvent perdu dans ses pensées, et cela inquiétait l’adolescente. Elle-même était tourmentée et rongée par l’inquiétude, impatiente que les Akamorrs se décident à agir. Elle voulait sauver Ademon au plus vite. La rapidité n’était pourtant pas l’adage de Dokistia et Darofrast, aujourd’hui, et ils parlaient lentement, prenant leur temps pour expliquer à la jeune fille ce que les discussions entre tous les Chefs de Clan Akamorrs avaient donné. Après de longues délibérations, les Akamorrs avaient fini par conclure que le rêve de Sadidiane n’était pas réel, mais était plutôt un leurre. Un piège tendu par le Conseil Mondial du Contrôle de la Magie, qui espérait probablement faire sortir Sadidiane du cocon protecteur offert par le Clan Navodelie. Leurs motivations étaient simples à deviner : capturer la Grande Prêtresse du Monde et récupérer ses pouvoirs par un moyen différent du rituel de la Lune Bleue. Les explications des deux Akamorrs laissèrent planer un silence lourd pendant quelques secondes. La colère enfouie au fond de l’adolescente explosa ensuite brutalement, la surprenant elle-même.

— ARRÊTEZ DE VOUS TROUVER DES EXCUSES !

Elle n’avait jamais hurlé sur qui que ce soit de toute sa vie, et certainement pas avec une telle rage et un tel venin dans la voix. Cela créa un petit choc dans l’habitation, et ce fut Dokistia qui s’en remit la première.

— L’Okalisto m’a sauvé la vie, Sadidiane. Si je pensais qu’il y avait une seule chance pour qu’il soit encore en vie, j’irais le chercher moi-même.

Elle jeta un regard désespéré à Dorelan, mais elle comprit immédiatement qu’elle n’aurait pas son soutien. Il lui adressa un petit sourire forcé, qui se voulait probablement rassurant, mais qui était juste déprimant. Elle sortit de la maisonnette sans un regard en arrière, ayant besoin de rester seule. La perspective de s’isoler, de nuit, au milieu d’une immense jungle sauvage l’aurait tétanisée il y a quelques mois à peine. Plus à présent.

Ce fut une Licorne qui la réveilla quelques heures plus tard. Il faisait grand jour, et Sadidiane n’avait jamais connu la jungle aussi lumineuse. La licorne en question était réelle, mais elle était entièrement dorée, ce qui évoqua immédiatement Ademon à la jeune prêtresse. Elle se leva donc rapidement, sous le regard calme de l’animal. Sa corne était grande, effilée, et paraissait faite d’or massif, comme ses sabots, là où son pelage et son crin étaient plus brillants. C’était une créature magnifique. Une merveille de plus issue de ce monde. Lorsque l’adolescente fut bien sur ses pieds, la Licorne se détourna d’elle et commença à partir d’un pas lent. Elle invitait Sadidiane à la suivre, et la jeune fille ne se fit pas prier. Ensemble, elles marchèrent longuement dans la Jungle d’Aglian, qui était étrangement calme et lumineuse. Elles ne s’arrêtèrent qu’en arrivant au cœur d’une immense clairière, très dégagée, qui contrastait avec la densité et l’obscurité usuelles du reste de la Jungle. Le ciel était clairement visible, mais présentait des couleurs rougeoyantes inhabituelles.

La Licorne avança au centre de la clairière, et elle leva la tête vers le ciel, semblant pensive et mélancolique.

— Qu’est-ce qu’on fait là ?

La créature merveilleuse ignora l’adolescente, continuant à fixer le ciel. Il y eut un grand bruit, similaire au son du tonnerre, et une faille magique déchira la surface rougeoyante, laissant Sadidiane interdite. De la faille surgit un immense oiseau, dont les plumes semblaient faites de feu, et le bec d’or. Il plongea gracieusement en direction de l’adolescente, qui avait envie de fuir, mais en était bien incapable. Ce spectacle la tétanisait complètement. L’oiseau de feu se posa juste devant Sadidiane. Il était bien plus grand qu’elle, et lui obstruait complètement la vue, l’empêchant de voir la Licorne normalement toujours présente. Il était magnifique et dangereux, et la jeune fille ne pouvait pas détacher son regard de lui. C’était un Phénix, ces oiseaux légendaires capables de renaitre de leurs cendres. Présents dans les mythes et légendes d’Akalivan, les Phénix n’étaient que des créations de l’imaginaire collectif, et non de véritables créatures magiques d’Akalivan. De ce que Sadidiane en savait, tout du moins. Peut-être que l’humanité s’était trompée, ou avait menti sur le sujet, une fois de plus. Sadidiane sortit de sa torpeur lorsque tout s’embrasa brutalement autour du magnifique oiseau. Elle se recroquevilla sur elle-même par réflexe, dans un espoir de protection, mais c’était bien inutile : le feu la traversa, se contentant de ravager tout le reste. La belle clairière se changea rapidement en terrain volcanique, alors que le sol se craquelait pour laisser apparaitre de la lave et que la végétation tombait en cendres. Sadidiane se redressa lentement, sentant un profond désespoir l’envahir. Ce spectacle était horrifiant. Elle ne comprenait pas la cruauté de la créature. Pourquoi détruire ainsi la Nature ? Pourquoi blesser Akalivan ? Un léger hennissement, à la sonorité anormalement mélodieuse et cristalline, bien qu’emplie de désespoir, retentit alors aux oreilles de l’adolescente. Elle se souvint de la présence de la Licorne, à quelques mètres d’elle, cachée par le Phénix, et elle sentit la peur étreindre son cœur. Les flammes l’avaient-elles atteinte ?

— Arrêtez !

L’oiseau la fixa, et son regard tétanisa une nouvelle fois l’adolescente. Elle n’avait jamais vu un regard aussi profond. Elle pouvait y lire de la colère et de la fureur qui se mélangeaient à une douceur et une tristesse infinies. C’était un regard âgé, empli de sagesse, mais paradoxalement impétueux et téméraire. C’était un regard infini et indéchiffrable, composé d’un alliage si complexe que Sadidiane ne pouvait en saisir qu’une infime partie. La Licorne poussa un nouveau hennissement, et cela rompit le charme. La jeune fille se mit en mouvement, et elle contourna le Phénix pour atteindre l’autre créature magique, celle qui lui rappelait tant Ademon. La Licorne était entourée de flammes gigantesques qui cherchaient à l’engloutir, mais dont elle se préservait grâce à une fine sphère de magie dorée. Malheureusement, sa protection était craquelée, et la créature magique était paniquée, ce qui fendait le cœur de Sadidiane. Elle ressentait physiquement la détresse de la Licorne, et elle voulait l’aider.

— Arrêtez ! Pourquoi vous faites ça ?!

Elle faisait autant référence à la Licorne qu’à la pauvre clairière ravagée par les flammes et la lave.

Le monde a longtemps pu renaitre de ses cendres. L’humanité en a profité, inlassablement. Elle a épuisé Akalivan. C’est ce que notre monde est devenu par la faute des humains.

Il faisait référence au paysage apocalyptique qui les entourait à présent. La colère et la tristesse de la voix du Phénix étaient palpables, et Sadidiane avait l’impression de les ressentir elle aussi. Elles résonnaient avec son cœur, et elle sentait un besoin compulsif de venger et de protéger Akalivan.

— Mais elle ? Pourquoi vous l’attaquez ? C’est une Licorne !

C’est l’une des nôtres, s’était retenue de lâcher l’adolescente. Elle vit le regard du Phénix s’assombrir.

Ce n’est pas l’un des nôtres ! C’est notre ennemi, il doit mourir !

Sadidiane n’eut pas le temps d’assimiler ses paroles avant que le Phénix ne reprenne, sa rage de plus en plus grande. Les flammes qui menaçaient la Licorne s’intensifièrent, comme le désespoir de celle-ci.
Il doit disparaitre, il est profondément mauvais ! Il est l’incarnation du Mal qui habite l’humanité ! Il ne devrait même pas exister !

Sadidiane sentait la colère du Phénix, presque comme s’il s’agissait de la sienne. Cela la rendait incapable d’agir, car elle partageait presque son envie de détruire la pauvre Licorne. Cette dernière avait disparu derrière le torrent de flammes, et Sadidiane ne savait même pas si elle était encore protégée par sa sphère magique.

Il a volé les pouvoirs de Dasha !

Avec ces quelques mots, la colère s’évanouit, pour laisser une profonde tristesse et un profond sentiment d’injustice. C’était ce que ressentait le Phénix, mais Sadidiane pouvait ressentir la même chose. Les émotions de l’oiseau magique résonnaient en elle, comme si elles lui appartenaient.

— Qui est Dasha ?!

La jeune fille avait les larmes aux yeux, et prononcer ce nom pourtant inconnu lui était difficile. La douceur et la peine qu’elle lut dans les yeux du Phénix lui apportèrent une réponse plus parlante que s’il l’avait formulée à haute voix.

— C’était la précédente prêtresse, c’est ça ?

Les larmes roulèrent sans que Sadidiane puisse les arrêter. Elle pleurait pour Dasha, cette pauvre jeune fille qui avait été massacrée. Elle pleurait pour elle, car personne d’autre ne le ferait.

— Ademon ne lui a rien fait !

Elle avait bien compris que le Phénix parlait de l’Okalisto, et que la Licorne dorée le représentait. En voulant la détruire, c’était Ademon que l’oiseau voulait détruire.

Tous les Ademon sont coupables !

Tous les Okalistos savaient. Les Akamorrs l’avaient dit et répété à Sadidiane. Mais pas lui.

— Pas lui ! Daraniel n’a rien fait, il n’était au courant de rien ! Il a juste reçu des pouvoirs quand il avait neuf ans, c’était un enfant innocent, et contrairement aux autres, il est resté ignorant !

Il y eut un long et profond silence. Lentement, les flammes s’éteignirent. Des cendres incandescentes tombaient du ciel, comme en pleine éruption volcanique, mais Sadidiane n’avait pas de mal à respirer et elles ne la brûlaient pas en la touchant. De la belle clairière enchantée, il ne restait plus rien. La Licorne était elle aussi libérée de l’assaut du Phénix, mais même si elle apparaissait intacte aux yeux de Sadidiane, elle gisait au sol, sur le flanc. Sa respiration était lourde, son regard voilé. Était-ce le cas pour Ademon ? Le Phénix lui avait-il vraiment fait du mal ? Ou tout ceci n’était qu’un bien étrange songe sans conséquence sur le monde réel ? L’adolescente était certaine que ce n’était pas le cas. Elle était certaine que oui, cette… vision pouvait influer sur le monde réel, d’une manière ou d’une autre. Et peut-être que le Phénix avait vraiment fait du mal à Ademon. Peut-être que l’Okalisto allait mourir. Une deuxième fois, et une fois de plus à cause de Sadidiane. La première fois, il s’était sacrifié pour la protéger. À présent, il allait mourir parce qu’elle n’avait rien fait pour le protéger lui. La jeune prêtresse alla lentement aux côtés de la Licorne, et elle tomba à genoux à ses côtés. Elle se mit à lui caresser le flanc d’une main tremblante, essayant d’apaiser sa douleur et de la rassurer. Elle garda son calme, appliquant ce qu’elle avait commencé à apprendre de sa formation de médecin, et elle murmura des paroles apaisantes.

Mayasha avait neuf ans lorsqu’ils l’ont tuée.

Elle releva la tête vers le Phénix, qui l’observait d’un regard où elle décelait de la peine, des regrets et une grande fatigue. Sadidiane n’eut pas besoin de plus de détails pour comprendre que Mayasha était la première Grande Prêtresse du Monde sacrifiée lors du rituel de la Lune Bleue. Celle dont les pouvoirs avaient été volés les premiers par l’humanité.

— C’est un joli nom, répondit simplement l’adolescente.

Comme Dasha. Sans les avoir connues, Sadidiane savait qu’elles avaient également été de belles personnes, malgré une existence bien trop courte.

Les Okalistos sont des abominations. Ils leur ont volé leurs pouvoirs et ils les ont retournés contre Akalivan.

Elle ferma les yeux un instant, essayant de rassembler ses pensées. La Licorne émit un son de protestation en sentant que ses caresses apaisantes avaient cessé, et l’adolescente reprit son mouvement avant de répondre.

— Je sais. Mais Daraniel ne savait pas. Il n’est pas responsable, il… c’est lui qui m’a amenée ici.

Elle le réalisait à peine. Elle avait suivi la Licorne et c’était ainsi qu’elle avait trouvé le Phénix. Ademon… Daraniel l’avait guidée jusqu’ici.

Ce qu’il incarne est profondément mauvais. Qui il est n’a pas d’importance.

— Pour moi, ça en a.

Elle parlait sans trembler, pleine de courage et de détermination. Le Phénix demeurait nullement impressionné, mais énormément d’émotions contradictoires semblaient l’habiter. Sadidiane ne les ressentait plus du tout, elles ne résonnaient plus en elle, mais elle les lisait dans son regard.

Tu ne peux pas aimer d’humains. Ils te décevront toujours.

Comme ils m’ont déçu, semblait-il au bord d’ajouter, et comme ils ont déçu Akalivan.

— Pourquoi m’avoir faite humaine si ce n’est pas pour que je les aime ?

Le Phénix se fit mélancolique, son regard perdu dans le vague.

Certains sont bons. Ils répondent à l’Appel d’Akalivan. Si nous t’avions faite différente, tu n’aurais pas pu les distinguer des autres humains.

— Les Akamorrs ne sont pas les seuls à être bons ! Certains humains sont bons, mais vous ne les appelez pas !

Elle pensait évidemment à Dorelan.

Les aimer est vain. Tu dois choisir entre Akalivan et l’humanité.

Sadidiane le savait. Elle l’avait peut-être même toujours su, quelque part au fond d’elle. Elle posa son regard sur la Licorne, qui respirait de manière moins erratique, tranquillisée par sa douceur.

— Je ne peux pas choisir, souffla l’adolescente en réponse. Je suis désolée. Je sais que je suis censée combattre l’humanité pour que l’équilibre fragile du monde persiste, mais… Je ne peux pas. Je ne suis pas une guerrière, et je crois que je n’en serai jamais une.

Ce n’est pas ton rôle. Ça ne l’a jamais été.

Elle écarquilla les yeux sous l’effet de la surprise.

L’humanité t’a toujours qualifiée d’arme, mais ce n’est pas ce que tu es. Tu n’es pas née pour combattre. Tu n’es pas née pour donner la mort. Tu es née pour aimer. Tu dois aimer le monde, sa nature et sa magie. Tu dois aimer Akalivan pour lui permettre de renaitre. Ta puissance est créatrice ; pas destructrice. C’est ce qui fait de toi un être aussi bon et puissant.

— Alors c’est ça, mon rôle ? Aimer Akalivan ?

Il ne répondit pas, mais son regard valait une fois de plus mieux que des mots. Sadidiane ne savait pas si elle avait envie de rire ou de pleurer. Son rôle était si simple à remplir, si loin de ce qu’elle avait pu imaginer jusqu’à présent.

— Cet amour est en moi, souffla-t-elle finalement. Il va se développer, je le sais.

Le Phénix la fixa avec émotion. Il se détourna après un long moment suspendu dans le temps, et il fixa un point dans le sol. Brusquement, une pousse apparut à l’endroit qu’il fixait, et elle se mit à grandir, grossir et se développer à une vitesse effarante. Rapidement, c’est un arbre adulte, et vraiment massif, qui se dressa au milieu de cette zone dévastée par le feu, la lave et la cendre. Il avait un tronc très large et ses feuilles étaient rouges.

Trouve-le. Il te guidera.

Il me guidera vers quoi ?

Tes propres pouvoirs.

Elle fronça les sourcils.

— Je ne suis pas sûre de comprendre… Je n’ai pas de pouvoirs, pour l’instant ?

Ils sont uniquement passifs pour le moment. Au fil du temps, tu les maitriseras, mais tu manques de temps. N’est-ce pas ?

Le regard de l’oiseau s’était posé sur la Licorne, et Sadidiane réalisa brusquement ce qu’il sous-entendait. Elle manquait de temps pour sauver Daraniel. Il lui proposait d’apprendre à maitriser rapidement ses pouvoirs pour pouvoir le sauver. Alors même qu’il haïssait les Okalistos.

— Merci ! Merci beaucoup !

Elle avait envie de serrer le Phénix contre elle pour lui exprimer sa gratitude.

Ce sera douloureux, Sadidiane. Tu devras faire face aux conséquences.

Elle perdit son sourire devant l’avertissement sérieux et grave de la belle créature.

— Ça ira, répondit-elle d’un air déterminé.

Le Phénix inclina la tête, comme pour acquiescer, puis il commença à disparaitre, comme la Licorne, et l’arbre aux feuilles rouges. Sadidiane se sentit étourdie, et elle perdit connaissance alors qu’ils disparaissaient complètement.

Lorsque l’adolescente rouvrit difficilement les yeux, elle était à l’endroit exact où la Licorne l’avait initialement réveillée, tendant à impliquer que tout cela n’était qu’un rêve. La Grande Prêtresse savait cependant que non, ce n’était pas qu’un songe. Cette rencontre éthérée avait été réelle, et très riche en informations. Ademon était en vie, c’était à présent une certitude. Elle allait pouvoir débloquer ses pouvoirs et les utiliser pour le sauver. Il lui fallait juste retrouver cet arbre à feuilles rouges. Elle avait même appris le but de son existence : ce n’était pas de haïr l’humanité, mais bien d’aimer le monde. Elle se redressa rapidement, déterminée, et elle prit le chemin vers le campement. Elle se repérait très facilement dans la jungle, ce qui avait impressionné plus d’un Akamorr. Elle retrouvait toujours son chemin, et elle soupçonnait sa nature de Grande Prêtresse du Monde de ne pas y être étrangère. Quelques pas plus tard, elle se retrouva nez à nez avec Cariliam qui poussa un soupir de soulagement en la voyant.

— Te voilà enfin !

Elle cligna des yeux à plusieurs reprises. Ils s’étaient inquiétés ? Pourtant, il lui arrivait souvent de disparaitre plusieurs heures dans la jungle, et elle n’avait jamais eu le moindre problème. Elle n’avait pas besoin d’être aussi prudente que les Akamorrs, qui vivaient en communion avec la Nature, mais n’étaient pas totalement à l’abri d’une attaque de la part de celle-ci. Probablement parce qu’elle était la Grande Prêtresse, ni les animaux ni les créatures magiques n’accordaient plus d’un regard à Sadidiane avant de vaquer à leurs occupations — parfois à quelques centimètres d’elle sans en être dérangés.

— Les humains sont entrés dans la jungle ? interrogea-t-elle avec inquiétude.

Cariliam nia rapidement pour la rassurer, et elle soupira de soulagement.

— Mais tu as disparu longtemps, Sadidiane. Il est plus de quatorze heures, et tu étais introuvable. On s’est tous inquiétés.

Quatorze heures ? Elle était restée endormie tout ce temps ? Elle s’excusa en soupirant, avant d’hésiter un instant. Elle avait envie de raconter son rêve, mais elle ne savait pas si Cariliam était le bon interlocuteur pour cela. Il était très calme, très posé et très sage, et elle avait confiance en lui, mais il lui dirait probablement d’en parler à Darofrast. Autant voir directement l’intéressé.

— Ton père surtout.

— Quoi ?

Qu’est-ce qu’il venait de dire ?

— Le plus inquiet. C’est ton père. Il a rameuté tout le campement pour te chercher, et il a voulu partir tout seul dans la jungle pour te retrouver. Heureusement que Dokistia l’a raisonné.

Sadidiane resta bouche bée. Son père ? Dorelan ? Elle finit par bafouiller que le médecin n’était pas son père, c’était juste… elle n’arriva pas à finir cette phrase et se tut, se sentant lamentable. Son cœur battait à tout rompre, sous l’effet du stress et de l’excitation. Il y avait une immense joie et une grande fierté au fond d’elle. Elle était vraiment heureuse que Cariliam parle de Dorelan comme étant son père. Une partie d’elle lui rappelait cependant douloureusement que ce n’était pas le cas. Elle n’avait pas de père, ni de mère, ni aucune famille. Elle était née de la planète. Il n’y avait rien d’autre à dire.

Peu convaincu, mais conscient de son trouble, l’Akamorr n’insista pas et ils rentrèrent ensemble au campement.

Dorelan était effectivement furieux, et il n’écouta pas Sadidiane lorsqu’elle lui dit qu’il fallait qu’elle parle à Darofrast au plus vite. Il se contentait de lui crier dessus, de manière très peu caractéristique chez lui. Dorelan était toujours calme et compréhensif. Il ne s’énervait jamais au point de hausser le ton aussi violemment. Sadidiane était un peu désespérée par son comportement, et elle n’arrivait pas à en placer une alors que ce qu’elle avait à dire était vital.

— Pourquoi tu es aussi en colère ?! finit-elle par s’écrier, exaspérée.

Il la regarda d’un air étrange, comme s’il ne comprenait même pas qu’elle ait l’audace de poser la question.

— Parce que je m’inquiète pour toi, répondit-il finalement. Je ne veux pas…

Il s’interrompit et se laissa tomber sur un petit tabouret proche en soupirant profondément.

— Si tu es en danger, il n’y a absolument rien que je puisse faire pour t’aider. Je ne suis pas un magicien ou un guerrier, je… Tout ce que je peux faire, c’est rester ici et attendre. Espérer que tu vas bien, et c’est…

Sadidiane se sentit coupable alors que Dorelan marquait une nouvelle pause. Attendre et espérer, c’était ce qu’il avait fait pendant dix ans avec Ademon. C’était ce qu’elle avait fait quand l’Okalisto était allé affronter le Dragon, et c’était un souvenir bien peu plaisant.

— Je suis désolé de m’être énervé, Sadidiane. J’étais juste inquiet. Un peu trop, conclut-il avec un pauvre sourire.

Sans un mot, la jeune fille alla le serrer dans ses bras, avant de lui murmurer que c’était elle qui était désolée. Elle mit fin à l’étreinte lorsqu’il lui demanda ce qu’elle avait de si important à dire à Darofrast, et aussitôt, elle raconta tout à Dorelan. Y compris des détails sur ce qu’elle avait ressenti, chose qu’elle s’était pourtant promis de ne pas faire. Elle avait besoin de se confier à quelqu’un, cependant, et personne n’était plus adapté pour cette tâche que le médecin.

Darofrast attendait que sa mère reprenne la parole dans un silence lourd et tendu. Il était debout au milieu de la pièce, et il voyait du coin de l’œil Valindaria Kadjebah à sa droite et Askoliarn Wendoki à sa gauche. Ils étaient tous les deux assis et semblaient en profonde réflexion. La pièce était une salle souterraine, bâtie en dessous de l’habitation des Wendoki, mais assez haute de plafond. Tout était terreux et naturel, et des plantes poussaient dans le sol et sur les murs, ce qui conférait un charme particulier à l’endroit. C’était une salle réservée aux chefs de Clan, et éventuellement à leurs héritiers. C’est ici que les discussions entre les Clans étaient effectuées, grâce à la Pierre de Communication présente au centre de la salle. Respectueusement posée sur un large socle métallique, la Pierre de Communication était irrégulière, de couleur bleu foncé, et d’un diamètre moyen d’une trentaine de centimètres. Elle brillait doucement et projetait une image en temps réel d’Elindya Emkele. Tous les chefs de Clan possédaient une Pierre de Communication, et c’était via ce biais qu’ils discutaient et prenaient leurs décisions communes. Après sa discussion avec Sadidiane et Dorelan, durant laquelle ils lui avaient parlé de l’étrange vision de la jeune fille, Darofrast avait immédiatement partagé ses informations avec Valindaria et Askoliarn, et ils avaient tous les deux demandé audience à Elindya pour en parler. Darofrast n’aimait pas ces processus de discussions interminables. Il était un homme d’action avant tout. Son frère avait l’habitude de dire de lui qu’il agissait avant de penser, et il y avait un peu de vrai dans cette affirmation peu reluisante. L’Akamorr n’en avait cependant pas honte, et il était même particulièrement aimé pour cela. Sa popularité au sein de son Clan était très grande, et il était également très apprécié de leurs Clans alliés les plus proches, comme ceux d’Askoliarn et Valindaria.

— Ma décision reste inchangée. Nous ne risquerons pas un seul de nos hommes pour aller sauver un ennemi. Nous ne risquerons pas non plus d’Akamorrs pour aller le tuer, car son existence n’empêche pas l’équilibre d’être rétabli. J’ignore pourquoi Emilien Astrovian, Axiliko et Victorion Salakers cherchent à transférer ses pouvoirs chez quelqu’un d’autre, mais je ne vois pas de menace probante émanant de cette action. Ademon Delisian dernier du nom restera donc là où il est.

Askoliarn hocha la tête, approbateur, alors que Valindaria demeurait neutre, toujours pensive. Darofrast, lui, étouffa un soupir exaspéré. Elindya fixa cependant son regard dur sur lui. Elle connaissait son fils et pouvait sentir sa désapprobation. La cheffe Akamorr était une femme de 67 ans qui en paraissait facilement dix de moins. Elle avait la peau noire, une petite cicatrice au-dessus de son sourcil gauche et des yeux marron-vert très perçants. Elle était grande et possédait une élégance naturelle sans pareille. Ses cheveux noirs crépus étaient aujourd’hui tressés et sertis de perles, dans une coiffure rappelant celle que Darofrast aimait particulièrement arborer. Ils se ressemblaient un peu, tous les deux, même s’il tenait plus de son père là où son frère Edrolior tenait plus de leur mère, dans son physique comme dans son attitude. Elindya Emkele respirait la puissance et inspirait la crainte comme le respect, et son fils ainé suivait ses traces, même s’il était loin d’impressionner Darofrast autant que leur mère.

— Parle, ordonna-t-elle durement.

— Elle a vu le Phénix Fondateur qui a approuvé sa volonté de sauver l’Okalisto. Et il y a cette histoire d’arbre à feuilles rouges, l’arbre…

— L’Arbre de Sang, compléta obligeamment Askoliarn, qui connaissait très bien la Jungle d’Aglian et avait déjà visité cette beauté végétale plus d’une fois dans sa vie.

— C’est ça, l’Arbre de Sang. Cela m’intrigue. Si c’est ce que le Phénix Fondateur lui a conseillé de faire, alors nous devons aider Sadidiane à…

— Le Phénix Fondateur lui a juste donné un moyen d’acquérir rapidement un niveau de maitrise supérieur de ses pouvoirs. Il lui a donné un moyen de forcer le destin, de forcer la nature elle-même, mais il l’a prévenue qu’il y aurait des conséquences si elle choisissait de suivre cette voie. Il est hors de question que nous la mettions en danger pour assouvir son envie de sauver l’Okalisto. Notre ennemi. Son ennemi.

— Je pense que c’est à Sadidiane de faire ce choix.

— C’est une enfant ! Comment voudrais-tu qu’elle fasse ce choix ?

— Ce n’est une enfant que lorsque cela t’arrange.

Askoliarn fit une très légère grimace, là où Valindaria se contentait d’observer attentivement les deux Emkele.

— Développe, Darofrast.

Beaucoup auraient renoncé devant cette invitation qui sonnait comme une menace. Pas lui.
— Lorsqu’il fallait la récupérer, tu n’as pas pensé une seconde à elle. Tu n’as pensé qu’à la Grande Prêtresse du Monde. J’avais beau te dire que c’était une gamine, qu’elle aurait peur de nous, qu’on ne pouvait pas l’arracher à l’Okalisto et à Dorelan en leur faisant du mal, tu t’en moquais. Tu ne la voyais pas comme une enfant, ni même comme un être humain. Juste comme un précieux symbole, un précieux moyen de rétablir l’équilibre.

Askoliarn aurait voulu être n’importe où ailleurs. Il était très mal à l’aise et n’arrivait pas à le cacher.

— Je t’ai pourtant accordé tout le temps que tu m’as demandé pour la récupérer. Et tu as échoué à le faire. Nous avons de la chance que l’Okalisto ait eu un léger revirement de conscience. Sa vie contre celle de la Grande Prêtresse qu’il a lui-même guidée à l’abattoir. C’est un juste échange. Et crois-moi : tous les Akamorrs pensent comme moi.

— Pas moi, répliqua aussitôt Darofrast. Mais ça n’a pas d’importance.

— Non, en effet.

Il y eut un échange de regards tendu, puis elle le congédia sèchement, lui indiquant qu’elle devait discuter avec les chefs de Clan et leurs héritiers. Darofrast entendit Askoliarn expliquer l’absence de son fils, parti combattre une troupe armée en provenance de Miristron, et il quitta les lieux. De retour à la surface, au milieu du campement, l’Akamorr fit une pause et il ferma les yeux. Il avait envie de retrouver Dokistia. De la voir, de la toucher, de la sentir près de lui. Sa femme lui manquait chaque seconde qu’il passait loin d’elle, particulièrement lorsqu’il se sentait en colère ou déprimé. Il ne pouvait cependant pas rejoindre Dokistia, car elle était au combat avec Itizio et d’autres Akamorrs. À la place de sa femme, c’était Dorelan et Sadidiane qu’il devait aller voir, pour leur annoncer que rien ne serait fait pour aider Ademon. Encore une discussion difficile qu’il n’avait aucune envie d’avoir.

Sadidiane avait perdu toute motivation dans l’apprentissage de la médecine, ces derniers jours. Depuis que Darofrast leur avait annoncé qu’ils allaient devoir laisser Ademon mourir malgré ses échanges avec le Phénix Fondateur, elle se sentait particulièrement déprimée. Elle n’avait plus de volonté.

Ses pas l’avaient guidée une fois de plus aux côtés de la petite rivière qu’elle affectionnait tant, et elle profitait de cette solitude pour penser au Phénix Fondateur. Darofrast lui avait expliqué qu’il s’agissait de la première des créatures magiques d’Akalivan, apparue il y a très, très longtemps. C’était un être mystérieux, mystique, et le parfait représentant du monde lui-même. D’autres Phénix avaient existé il y a longtemps, mais les actions humaines qui avaient dévasté Akalivan avaient causé leur disparition. Elle soupira en entendant des pas, persuadée qu’elle aurait à faire à l’un des jumeaux Emkele. Ele les aimait bien, mais elle n’avait pas envie de les voir. Ni eux, ni personne d’autre. Elle sursauta en constatant qu’il s’agissait en fait de Dorelan, qui venait lui aussi observer silencieusement la rivière. Au bout de quelques minutes de silence, l’adolescente lui demanda timidement si tout allait bien. Dorelan ne sortait habituellement jamais du campement, et certainement pas seul. N’étant pas un Akamorr, il était une cible de choix pour les dangers de la Jungle d’Aglian, et il en était parfaitement conscient. Sa présence ici était donc étonnante, et son silence commençait à inquiéter Sadidiane. Il lui fit un léger sourire, et la jeune fille remarqua seulement les deux sacs à dos posés à côté de lui.

— Ce sont des vivres, du matériel de soins et d’autres objets que j’ai jugés utiles.

Sa réponse eut du mal à atteindre l’adolescente, mais lorsqu’elle la comprit pleinement, elle sentit son cœur rater un battement. Dorelan partait. Il quittait le campement. Il l’abandonnait.

— Où est-ce que tu vas ? articula-t-elle difficilement, la bouche sèche.

Elle avait envie de le supplier de rester, ou de lui hurler dessus, peu importait. Elle demeura cependant silencieuse, digne et passive. Il avait le droit de partir si c’était ce qu’il souhaitait. Elle voulait néanmoins s’assurer qu’il puisse partir sans être blessé ou tué.

— Nous allons à l’Arbre de Sang. Si tu le souhaites, bien sûr.

Elle écarquilla les yeux, entendant à peine la suite des paroles du médecin qui lui expliquait comment il s’était arrangé pour qu’un Akamorr — Cariliam, en l’occurrence — le guide jusqu’à l’Arbre de Sang la veille. C’était une longue marche qui prenait plus de cinq heures, mais Dorelan était certain de pouvoir retrouver l’arbre à feuilles rouges sans trop de problèmes. Il avait en effet mémorisé le chemin, laissé des repères et posé un nombre considérable de questions à Cariliam, afin d’être sûr de pouvoir y retourner sans guide.

— Mais Darofrast a dit que nous ne pouvions pas y aller.

— Mais moi, je te dis le contraire, répondit l’homme avec un petit sourire malicieux.

Elle sourit en retour, une immense reconnaissance l’envahissant.

— Est-ce que tu as envie d’y aller ?

Il voulait suivre sa volonté. Il ne décidait pas pour elle : il lui laissait le choix. Elle pouvait choisir son destin.

— En route ! s’écria-t-elle en bondissant sur ses pieds.

Le trajet jusqu’à l’Arbre de Sang avait finalement pris presque sept heures, mais Dorelan les avait amenés à bonne destination. Le trajet avait été perturbé par un presque accident majeur, le médecin s’étant retrouvé nez à nez avec une panthère affamée. Sadidiane s’était jetée devant lui en serrant les dents, et l’animal l’avait simplement reniflée avant de faire demi-tour. Ils n’avaient pas eu d’autres rencontres fâcheuses par la suite, mais ils avaient croisé un groupe de Penghous qui avait émerveillé Sadidiane. À présent, ils étaient face au gigantesque arbre dont les feuilles paraissaient bien faites de sang. C’était un spectacle d’une beauté époustouflante. La fatigue les poussa à s’asseoir par terre, juste devant son tronc massif. Ils mangèrent et burent un peu, avant que Dorelan ne décide d’aller observer l’arbre de plus près, suivi par Sadidiane. Rapidement, la jeune fille aperçut un étrange cercle magique qui brillait sur le tronc, invisible aux yeux du médecin. Après une légère hésitation, elle posa sa main au centre du cercle. Immédiatement, elle sentit une magie bienveillante parcourir son corps. Elle se sentit ensuite happée par une force supérieure, et elle eut à peine le temps d’attraper Dorelan par le bras avant que tout devienne noir.

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