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Le Contrat du Chocolat – Chapitre 3

Cette histoire n’est pas destinée à un public jeune !
Dans cette histoire il y a de la vulgarité et de la violence gratuite. Beaucoup. Je ne cautionne pas.
Pas plus que je ne cautionne l’utilisation et le trafic d’armes.
Il y aussi un personnage important qui fume, mais je n’encourage pas du tout ça ! Fumer tue !
Et il y a de la drogue. De la consommation et du trafic. Je n’encourage évidemment pas ça non plus.
C’est une histoire à prendre totalement au second degré et qui, je l’espère, pourra vous tirer un sourire ou deux !

Le dîner

Les Reptiles et les Rats avaient officialisé leur alliance le lendemain matin, dès l’aube. Ils avaient ensuite pris contact avec les humains pour parler du Contrat du Chocolat et le récupérer à leur compte. Les Lapins étaient initialement inquiets, mais pas de manière déraisonnable, car ils savaient que les humains seraient réfractaires à l’idée de marchander avec des Reptiles et des Rats. Eclipse et ses deux frères, Mercure et Cactus, étaient allés à la confrontation l’après-midi même, déterminés à sécuriser leurs relations avec les humains. Lorsqu’ils étaient arrivés sur place, ils avaient rapidement réalisé que les Reptiles et les Rats avaient une carte secrète : les Gallinacés. Un Clan effacé, spécialisé dans les produits agricoles, avec de grandes ambitions. Traditionnellement proche du Clan des Lapins. Mais qui avait choisi de rejoindre les Reptiles et les Rats. C’était eux leur interface pour bien paraitre devant les humains. Et comme Sidonie Fractor l’avait fait remarquer lors de l’entrevue, les cocottes en chocolat étaient extrêmement populaires à Pâques, probablement plus que les lapins. Sidonie Fractor était la cheffe de la famille dirigeante des Gallinacés. C’était une belle poule rousse, d’apparence coquette et sympathique. Eclipse avait eu envie de la plumer sur place.

Les Lapins avaient quand même réussi à conserver leurs accords intacts avec les humains. À la condition bien sûr d’être capable de fournir le chocolat demandé, dans les temps imposés. C’était une bonne nouvelle, que Mercure et Cactus avaient choisi d’aller fêter immédiatement : le premier en allant dans une maison close, le second en rejoignant sa maitresse. Eclipse, elle, n’avait pas envie de fêter quoi que ce soit : il n’y avait vraiment aucune raison de se réjouir. Sidonie avait renoncé beaucoup trop rapidement. Elle préparait quelque chose, et ses nouveaux copains les Reptiles et les Rats devaient l’aider. Eclipse espérait que ce ne serait pas des représailles, elle espérait qu’ils n’allaient pas s’en prendre à des Lapins innocents et surtout pas à des membres de sa famille, mais elle connaissait assez Crock Daraengar pour savoir que la violence était son meilleur système d’attaque, de défense et même d’existence. Il allait leur faire regretter la mort de Tac.

 

Lorsque la nuit même, Eclipse fut réveillée par un appel paniqué de Cacahuète, elle ne fut pas vraiment surprise. L’Usine était apparemment en train de subir un véritable assaut de la part des Reptiles et des Rats, et les Lapins chargés de la sécurité n’étaient pas suffisamment nombreux ni suffisamment armés pour résister efficacement.

— Leur chef m’a parlé ! glapit Cacahuète d’un air paniqué.

Un bruit de détonation proche de lui le fit glapir une seconde fois, alors qu’Eclipse lâchait un petit soupir.

— Qui est leur chef ?

— C’est un énorme Crocodile avec des écailles bleues au dessus des yeux !

Zanzar Daraengar, le petit frère de Crock. Une masse de muscles, bien moins stupide que les jumeaux Guerindor tout en étant encore plus massif qu’eux. Violent et brutal, il était cependant le petit frère adoré de Crock, qui l’exposait rarement au danger, même si la notion de danger était relative pour un animal comme Zanzar.

— Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— Il… il a dit qu’ils allaient tout casser, y compris nous, les Lapins, sauf si on acceptait d’abandonner l’Usine entre leurs mains !

— Je vois, soupira-t-elle. Je vais vous envoyer Ca…

Elle s’interrompit. Canaille. Canaille, son neveu adoptif, qu’elle avait choisi d’intégrer à la famille lorsqu’il était petit. Canaille qui ne la décevait jamais, qui était le seul cerveau de la famille en dehors d’elle-même. Canaille, qui l’avait horriblement déçue et dont le remarquable cerveau était devenu dysfonctionnel la veille, lorsqu’il avait décidé de tuer Tac. Canaille, à qui elle avait dit la veille qu’elle n’était pas sa tante et que l’inclure dans cette famille était une erreur. Canaille, qui était parti peu après leur discussion, malheureux comme les pierres, en prenant ses affaires. Il avait quitté les Guerindor, à la demande d’Eclipse. Il l’avait bien cherché, en y pensant bien ! Abattre Tac était une erreur inexcusable, et tous leurs ennuis venaient de là ! Pourtant, c’était lui qu’elle avait envie d’appeler et d’envoyer à l’Usine, car elle savait que personne ne pourrait mieux défendre les intérêts des Guerindor et des Lapins que lui. Personne ne pourrait mieux sauver l’Usine que lui. Mais elle ne pouvait pas l’appeler. Il n’était plus l’un des leurs.

— Madame ?!

— Caesar, compléta-t-elle finalement, avec des renforts. Il se chargera de repousser nos ennemis.

C’était son héritier, après tout.

 

— JE VEUX SAVOIR POURQUOI MON FILS A UNE BALLE DANS LES FESSES !

Eclipse grimaça légèrement devant les hurlements insupportables de sa belle-sœur. Comète était fidèle à elle-même, toujours en train d’aboyer et de se plaindre. Toujours à oublier sa place par rapport à Eclipse. Elle n’avait pas à lui parler comme ça. Même si, en l’occurrence, elle n’avait pas tort de se plaindre. Biscuit avait pris une balle de gros calibre dans la fesse droite, la veille, lors de l’assaut de l’Usine, et Eclipse avait de la peine pour son neveu. Pas autant que pour l’Usine, qui s’était bien fait saccager même si les Reptiles et les Rats s’étaient repliés au bout d’un moment. Un repli bien incompréhensible, car les Lapins avaient pris une raclée. Caesar avait été catastrophique, et Eclipse n’en était même pas étonnée.

— Il a pris une balle dans les fesses parce que Tante Eclipse a envoyé Caesar ! intervint alors Caoutchouc.

Caoutchouc, la petite sœur de Caesar et la petite princesse capricieuse de la famille. C’était une lapine grande et fine, qui faisait du mannequinat à l’occasion, et qui adorait le luxe. Elle avait les beaux yeux verts de son frère, et un pelage blanc tout aussi éclatant que le sien, même si une grande tache grise visible sur son cou s’étendait sur son corps, pour l’instant majoritairement cachée par la jolie robe noire qu’elle arborait.

— Franchement, ma Tante, tu aurais dû envoyer Canaille !

— C’est à cause de lui qu’on en est là ! répliqua agressivement Comète.

Eclipse, elle, demeura silencieuse. Elle grinça des dents, ayant envie de décapsuler la tête de sa nièce tout en sachant pertinemment qu’elle avait raison. Mais Comète aussi avait raison, alors…

— Ne remets pas en cause mes décisions, choisit-elle de répondre froidement à Caoutchouc.

Soudainement, une voix intérieure s’éleva dans la tête d’Eclipse. Une voix qui ressemblait beaucoup à celle de la Lapine, mais en plus désagréable. En beaucoup plus désagréable.

« Bravo, Eclipse, belle hypocrisie ! Elle vient juste de dire à haute-voix ce que tu penses depuis que tu as décidé d’envoyer Caesar sur place ! Caesar, sans rire ! »

Ferme donc ta grande gueule, voix intérieure, répliqua-t-elle avec haine.

« Nan, je peux pas me taire ! Tu fais trop de conneries ! »

Si tu n’étais pas qu’une voix imaginaire dans ma tête, je te botterais les fesses !

« Mais je suis une voix imaginaire dans ta tête ! D’ailleurs, pense à consulter, tu perds la boule ma pauvre fille ! ».

— Eclipse, tu écoutes ce que je dis ?!

La voix de Comète la tira de ses contemplations intérieures, et elle durcit son regard.

— Retourne auprès de Biscuit et cesse de m’importuner, Comète. J’ai à faire.

« Tu vas faire quoi ? Demander aux Chats de venir réparer les installations ? Alors qu’ils t’ont dit non y a même pas deux heures ? Sois réaliste, ma pauvre fille : ton clan va couler ! »

— Silence !

Il y eut un moment de flottement, nécessaire pour qu’Eclipse puisse réaliser qu’elle avait répondu à voix haute.

— Personne n’a parlé, ma Tante, se crut obligée de préciser Caoutchouc.

Eclipse grinça une nouvelle fois des dents.

— Laissez-moi !

Et toi aussi, la voix intérieure ! Sinon, je te jure que je trouverai un moyen de te démolir.

« J’ai hâte de voir ça ! » ricana la voix.

Eclipse allait vraiment trouver un moyen de la rendre réelle pour la massacrer si elle continuait, ça, elle en faisait le serment !

« Tu es pathétique, Eclipse ! »

Pour le coup, elle avait raison, cette saleté de voix.

 

Les Pathétiques Aventures d'Eclipse Guerindor et de sa Voix Intérieure

C’était le nom de sa future biographie. Elle serait probablement écrite par Comète —enfin, « écrite », car elle engagerait quelqu’un pour l’écrire à sa place et se contenterait d’apposer son nom dessus. Ce serait une biographie pleine d’inexactitudes, une vengeance de Comète à son encontre, même au-delà de la mort. Elle y décrirait Eclipse comme une pauvre fille complètement timbrée qui aurait mené la famille Guerindor et l’ensemble des Lapins à la ruine. Elle n’aurait pas tort.

Fausse couverture pour le faux livre du chapitre 3 de Le Contrat du Chocolat, une histoire spéciale Pâques

Canaille grogna en entendant son téléphone sonner. Pourquoi ne l’avait-il pas mis en silencieux, celui-là ?!

— Ouais ? répondit-il difficilement, peinant à émerger.

Il ne savait même plus où il était ni quel jour on était.

— Canaille ?

— C’est mon numéro, grogna-t-il, qui vous voulez que ce soit ?

Cela fit rire son interlocuteur, étonnamment.

— Très juste ! Dites-moi, vous n’avez pas oublié notre diner ?

— Hein ? Vous êtes qui ?

— Félix Mardoner ! Vous n’avez pas enregistré mon numéro ?

Canaille jura silencieusement avant de se redresser lentement sur le lit de sa petite chambre d’hôtel.

— Non, j’ai zappé… Pourquoi vous m’appelez, Monsieur Mardoner ?

— Félix, j’insiste. Parce que je vous attends pour notre diner ! Celui que nous avons programmé avant-hier ! Pour discuter de ma grande fête, avec tout ce bon choco-cannabis en forme d’armes !

— OK… écoutez, Monsi… Félix, euh… il y a eu une attaque dans la nuit d’hier, l’Usine a été impactée et il est probable que votre choco-cannabis aussi…
— Non, je l’avais sécurisé avant l’attaque, heureusement ! Mes deux tonnes de choco-cannabis sont bien au frais chez-moi et attendent vos idées géniales pour une fête grandiose !

Canaille resta longuement silencieux, cherchant ses mots. Il était trop déprimé et fatigué pour les trouver facilement, mais il finit par y arriver.

— Écoutez, je ne sais pas exactement ce qu’on vous a dit, mais je suis plus chargé de votre fête. Je ne suis même plus un Guerindor, alors… Bref, bonne continuation, contactez Cacahuète ou ma tante… Enfin, Eclipse… Désolé, hein !

— Ne raccrochez pas s’il vous plait !

Canaille hésita à raccrocher quand même parce que bon, sa politesse et sa patience avaient des limites, mais il attendit patiemment que Félix reprenne la parole.

— Je suis au courant de vos mésaventures, Canaille, mais cela ne m’empêche pas de vous engager en indépendant pour organiser ma fête !

— Je ne veux pas ! Merci pour la proposition, mais j’ai pas du tout envie d’organiser une fête, ou je sais pas quoi !

— Et si on en discutait en dînant ? Tout est prêt, il ne manque plus que vous !

Il était insistant, et cela agaça Canaille.

— Invitez quelqu’un d’autre, désolé.

— Il y aura votre dessert favori !

— Vous savez même pas ce que c’est.

— Et alors ? Je peux vous l’obtenir en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire !

Félix Mardoner n’allait définitivement pas lâcher l’affaire et Canaille s’entendit à peine céder avec un « OK » qui tenait plutôt du grognement.

— Parfait ! déclara pourtant le Chat d’un air réjoui. Donnez-moi votre lieu de résidence, mon chauffeur va venir vous chercher !

— Sérieux ?

— Vous êtes mon invité, confirma-t-il simplement.

 

Le chauffeur de Félix Mardoner était venu chercher Canaille dans une limousine gigantesque. Le trajet avait été silencieux, Canaille dormant à moitié sur le chemin, sa déprime post-rejet par sa tante le rendant constamment groggy. La maison des Mardoner était immense, nettement plus grande que celle des Guerindor – pourtant bien grande elle aussi. Un vrai palace. La salle de diner était tout aussi démesurée que ce à quoi Canaille pouvait s’attendre, et la table était immense. Félix Mardoner était déjà installé en bout-de-table, face à l’une des deux seules assiettes posées sur la table, et Canaille resta dans l’entrée de la pièce, un peu hébété. Ils allaient être que tous les deux ? Ça sentait l’embrouille. Félix se leva et alla immédiatement l’accueillir en souriant et il lui serra la main avec enthousiasme. Félix Mardoner avait de grands yeux ambrés et un pelage rayé beige, noir et marron. Son poil était fourni et bien entretenu, et il avait des moustaches noires. Il était assez grand, même si Canaille faisait bien dix centimètres de plus que lui, et arborait un air sympathique. Ils s’installèrent face à face, au bout de l’interminable table de banquet, face aux trop nombreux couverts qui leur étaient destinés.

— Dites-moi, Canaille, vous n’avez pas d’interdiction alimentaire, n’est-ce pas ?

C’était une sorte de blague pour commencer le repas.

— Je suis allergique aux carottes, répondit simplement le Lapin.

Félix se mit à rire, amusé par la blague. Il arrêta rapidement en croisant le regard torve de Canaille.

— C’est une… une blague, pas vrai ? La carotte est le plat de fête des Lapins, TOUS les Lapins en mangent.

— Pas moi, rétorqua Canaille sans cacher son agacement.

— Mais comment vous faites lors des célébrations ? TOUT est à base de carottes !

— Bah, je mange pas.

Félix se gratta l’arrière de la tête, visiblement embarrassé.

— Vous auriez dû me prévenir…

— Ouais, désolé, j’y ai pas pensé… Y a de la carotte dans le diner ?

— Il est possible que pour être un bon hôte, j’ai configuré mes cuisiniers pour qu’ils ne cuisinent que des plats à base de carottes… mais pas de panique ! Je vais immédiatement leur ordonner de faire autre chose, nous discuterons en attendant !

— Configuré ?

— Mes cuisiniers sont des robots que j’ai créés et programmés. Nous serons servis par des drones et, pour être tout à fait transparent avec vous, ma limousine aurait pu venir vous chercher sans chauffeur. J’ai préféré en envoyer un quand même, car j’avais peur que vous refusiez de monter dans un véhicule autonome.

— J’aurais refusé, admit Canaille.

— Et vous auriez eu tort ! J’aime la technologie, et je la manie plutôt bien, comme vous le savez déjà. Tout ce que je crée est fiable.

Cela lui attira un regard pas du tout convaincu de la part du Lapin alors que Félix se mettait à taper des choses sur son smartphone. Probablement pour ses robots-cuisiniers.

— Qu’est-ce que je fais là ?

La question mit quelques secondes à être enregistrée par Félix, qui leva la tête vers lui, un peu interloqué.

— Me dites pas que je viens pour dîner, j’ai pigé. Je veux juste savoir ce que vous me voulez. Et me faites pas croire que c’est parce que vous voulez me recruter comme organisateur de fête. Malgré les bobards de Cacahuète, je suis sûr que vous savez très bien que je suis une quiche dans le domaine de l’évènementiel. Alors, pourquoi m’avoir invité à dîner ? Et pourquoi avoir maintenu l’invitation maintenant que j’ai été renié ?

Félix se força à sourire, visiblement embarrassé par la question.

— Je vous trouve sympathique et j’avais envie de faire plus ample connaissance. C’est tout.

Canaille n’était pas du tout convaincu. Les entrées —à base de poisson — arrivèrent alors, servies comme promis par des drones.

— J’ai entendu dire que le Contrat du Chocolat risquait de passer bientôt aux Gallinacés. Je suis content d’avoir pu avoir tout ce choco-cannabis avant la passation, la fête que je vais organiser sera mémorable ! Et vous serez invité, même si vous n’en serez malheureusement pas l’organisateur.

— Je viendrai pas, grogna Canaille. Et j’emmerde les Gallinacés. C’est des traitres et des enflures.

— Techniquement, les Gallinacés n’étaient pas alliés avec les Lapins. Ils ne vous ont pas trahis. Et étant données les malheureuses circonstances de la mort de Tac, les Gallinacés sont dans leur bon droit. Ils rejoignent les agressés et non les agresseurs.

— Ouais, comme les Chats.

Cela tira un rictus à Félix, alors que Canaille sentait la colère le submerger.

— Il me serait difficile de continuer à faire comme si de rien n’était avec les Lapins alors que vous avez déclenché une guerre des Clans.

Canaille tapa du poing sur la table, faisant sursauter Félix.

— C’est moi ! J’ai merdé ! Les Lapins n’y sont pour rien ! J’ai buté cet enfoiré de Tac parce qu’il allait buter mon cousin débile !

— Vous auriez sûrement dû le laisser l’abattre.

Canaille cligna plusieurs fois des yeux.

— Vous êtes sérieux, là ?

— Caesar Guerindor est un être déplaisant, alors oui, je suis sérieux !

— Tandis que votre frère, c’est un ange. Si y a bien un gars qui mériterait une balle, c’est lui !

— C’est quoi le problème avec mon frère ?!

— C’est un bouffon dont le cerveau se trouve dans ses organes génitaux !

— Comme c’est le cas des trois quarts de la famille Guerindor.

La répartie pertinente du Chat fit grincer des dents Canaille. Il hésitait vraiment à se lever et à coller une grosse tarte à Félix. Après tout, il n’en était plus vraiment à une bêtise près.

— Est-ce que vous vous sentez coupable, Canaille ?

La question le tira hors de ses pensées violentes.

— Hein ? Coupable de quoi ?

— Des problèmes des Lapins.

Canaille grogna, ne daignant pas répondre. Évidemment qu’il se sentait coupable.

— Et si je vous disais que, de manière hypothétique, il est possible que les Reptiles aient commis des exactions avant la mort de Tac ? Des exactions justifiant une déclaration de guerre et faisant des Lapins les agressés et non les agresseurs ?

Alors là, Canaille ne s’y attendait pas, et il resta bouche bée. Les drones revinrent avec des plats dignes de restaurants luxueux, et ils annoncèrent d’une voix artificielle désagréable de quoi il s’agissait. Canaille n’y prêta pas attention. Il n’en avait rien à faire, de ce qu’ils allaient manger. Il n’avait même pas touché à son entrée. Félix, lui, mangeait de bon appétit, laissant volontairement le silence s’installer après la bombe qu’il venait de lâcher.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Partons dans le domaine du possible, sans pour autant considérer que ce que je vais raconter est la réalité. D’accord ?

— Parlez, gronda Canaille.

Le Chat le fatiguait.

— Vous savez qu’il y a un mois, deux Lapins ont été tués accidentellement par des humains.

— Yaourt et son mec, Popcorn, soupira Canaille. Un vrai gâchis.

— Yaourt était importante, il me semble…

— Ouais, c’était notre meilleure experte en chocolat, que ce soit pour le goût ou le design. Avec elle, on pouvait créer des merveilles. La pauvre… je l’aimais bien. Elle était pas bête, en plus. Je comprendrai jamais pourquoi elle est partie en promenade avec son amoureux dans une zone de chasse. Déjà que les humains se tirent les uns sur les autres en se prenant pour des sangliers, alors deux lapins qui roucoulent en plein milieu du passage… ils n’avaient aucune chance.

Félix hocha la tête, pensif, avant de manger un peu du contenu de son assiette.

— Mangez, Canaille.

— J’ai pas faim. Pourquoi vous parlez de Yaourt ?

— Disons qu’il est possible que Yaourt et son infortuné compagnon ne soient pas du tout morts tués par des humains. Disons qu’il est possible que ce soit Zanzar Daraengar et Tac Malorm qui les aient abattus à la demande de Crock, avant de maquiller leur crime pour faire accuser les humains. L’objectif double étant de déstabiliser les Lapins peu avant Pâques et d’effriter les relations entre les Lapins et les humains.

Il y eut un long silence.

— Vous avez des preuves ?

— Des preuves pour une hypothèse ?

Canaille soupira avant de reformuler soigneusement sa question.

— Hypothétiquement, s’il fallait des preuves pour étayer ces accusations qui appartiennent au domaine du fantasme, où est-ce qu’on pourrait en trouver ?

— Il est possible que dans une réalité parallèle et imaginaire, quelqu’un possède des enregistrements extrêmement explicites et révélateurs permettant d’incriminer sans mal Crock Daraengar, Zanzar Daraengar, Tac Malorm, mais aussi Angus Voltram et Sidonie Fractor.

Les chefs des familles dirigeantes des Rats et des Gallinacés.

— Qui a ces enregistrements ?

Il soupira devant le regard de Félix, qui répondait à sa question sans avoir à formuler de réponse orale.

— Pourquoi vous avez des enregistrements pareils ? Comment vous les avez eus ?

— Je suis le roi de la haute technologie. Si je veux mettre quelqu’un sur écoute, ce n’est pas très difficile. Quant au pourquoi… Disons que je n’ai jamais cru Crock Daraengar lorsqu’il a affirmé que mon père était déprimé et violent depuis longtemps lorsqu’il a décidé de tuer ma mère avant de se suicider. Je ne l’ai pas cru lorsqu’il a affirmé avoir essayé de raisonner mon père qui lui confiait ses « fantasmes de meurtres » et je n’ai pas cru non plus ses larmes de Crocodile à l’enterrement de mes parents, sans mauvais jeu de mots.

Canaille grimaça un peu. Tout le monde connaissait l’histoire des parents Mardoner. Sky Mardoner, la matriarche de la famille, avait été tuée par son mari déséquilibré et dépressif, Thor Vandras-Mardoner, qui s’était ensuite suicidé. C’était Félix qui avait trouvé les corps, et même s’il était le plus jeune de sa fratrie, après quelques années de troubles dus à une autre famille de Chats qui essayaient de prendre la place de famille dirigeante, il avait pris les commandes de la famille Mardoner, grâce à son génie.

— Votre père et Crock étaient amis d’enfance, non ?

— Il était témoin à son mariage ! cracha le Chat. C’est le parrain de ma sœur !

Il y eut un léger instant de flottement, et Félix se racla la gorge, reprenant contenance. Il fit un petit sourire, récupérant sa posture décontractée habituelle.

— Tout cela demeure très hypothétique, bien sûr.

Il prit une petite bouchée et émit un ronronnement de contentement.

— Vous devriez goûter, c’est excellent. Mes robots sont vraiment de grands chefs !

Canaille ignora la réflexion, pensif.

— Comment rendre l’hypothétique réel, Félix ?

Il sourit à nouveau, satisfait de la question.

— Ramenez-moi la tête de Crock Daraengar. Littéralement. Vous la lui coupez et vous me la ramenez. En échange, vous aurez toutes les preuves que vous réclamez.

— C’est pour ça que vous vouliez m’inviter à dîner, initialement. Vous avez jamais gobé les conneries de Cacahuète.

Cela fit rire Félix.

— Vous me voyez comme bien plus intelligent que je ne le suis ! Initialement, je voulais juste faire votre connaissance, mais avec les rebondissements récents, j’ai vu des opportunités se présenter à moi. Et je ne suis pas quelqu’un qui laisse passer des opportunités sans les saisir.

— Pourquoi vous avez pas appelé Eclipse ?

— Parce que votre famille adoptive n’est pas fiable.

— Vous voulez que je vous tabasse ?

Canaille n’était même pas agressif, il posait simplement la question, en toute sincérité. Félix rit une nouvelle fois.

— Non, ne vous donnez pas cette peine ! Disons simplement que vous êtes une famille très soudée, qui se fait confiance, et que vous devriez peut-être vous méfier un peu plus les uns des autres.

C’en fut trop pour le Lapin, qui bondit sur ses pieds en frappant la table de ses poings serrés.

— Sans déconner, je vais vous défoncer ! C’est quoi ces sous-entendus ?!

Félix s’aplatit un peu sur son siège, intimidé, mais pas inquiet non plus.

— Votre cousine sort avec le fils ainé de Crock, et elle lui raconte tout. Entre deux conversations érotiques, bien sûr.

Là, Canaille avait pris un coup de massue sur la tête. Caoutchouc avec Codyl Daraengar ?! Cette ordure manipulatrice qui avait arraché un doigt du médecin accoucheur de sa mère à peine trente secondes après sa naissance ?!

— Caoutchouc se taperait jamais cette enflure ! Pourquoi vous me mentez comme ça ? Je vais vous défoncer !

Canaille commença à faire le tour de la table et cette fois, Félix se ratatina plus franchement sur son siège.

— Je ne parle pas d’elle, je parle de votre autre cousine !

Canaille s’immobilisa net et Félix eut un petit soupir de soulagement. Il parlait donc de Topaze. Ça, pour le coup, ce n’était pas vraiment étonnant.

— Ah, ouais… Euh, je vais me rasseoir OK ? Désolé, hein…

— Pas de problème. Buvez un peu de vin, pour vous détendre, il est délicieux !

— Je bois pas d’alcool, répondit le Lapin en se rasseyant à sa place.

— Pas d’alcool, pas de carotte, il y a autre chose qu’il ne faut pas vous servir ?

Félix souriait, de bonne humeur, comme si Canaille n’avait pas voulu lui faire cracher ses dents quelques secondes plus tôt.

— Je touche pas non plus à la drogue.

— Moi non plus ! répondit avec enthousiasme le Chat.

— Vous vous foutez de moi ?

— Le cannabis ne compte pas, répondit d’un air un peu offensé Félix, si c’est ce à quoi vous pensez.

Félix Mardoner et son amour décadent pour le cannabis. Cela fit lever les yeux au ciel du Lapin. Rapidement, Canaille se recentra sur LE sujet important : Topaze. Elle était en couple avec Codyl Daraengar et lui disait tout. Volontairement ou involontairement ? Et est-ce que Canaille pouvait en informer Eclipse ? Il grimaça en réalisant que la réponse était un non clair et net. Jamais la matriarche de la famille ne pourrait accepter de telles accusations, surtout si elle finissait par apprendre la source de Canaille : le chef de la famille dirigeante des Chats. Canaille le croyait, mais Eclipse ne le croirait pas. Pas plus qu’elle ne croirait Canaille, de toute façon. Il n’était pas membre de la famille, après tout. Ce n’était pas un Guerindor. Ses oreilles se mirent à tomber naturellement, et il devait avoir l’air horriblement malheureux parce que le Chat poussa une exclamation avant de se lever, bras tendus.

— Vous voulez un câlin ?!

Canaille secoua la tête, et Félix resta à quelques pas de lui, prêt à venir lui faire un câlin quand même.

— Vous êtes sûr ? Mon poil est super doux, et mon parfum sent super bon !

— Si vous me touchez, je vous pète les deux bras, répondit Canaille en reniflant.

Des larmes coulaient naturellement de ses yeux, et c’était tellement à fendre le cœur que Félix eut envie de pleurer lui aussi. Il retourna s’asseoir à sa place et mangea en silence, observant le Lapin étouffer sa tristesse. Canaille avait envie de s’autoclaquer jusqu’à se rendre inconscient. Il chialait devant un type qu’il ne connaissait même pas, et qui était autant un ennemi qu’un allié potentiel. Bravo, Canaille.

— Si je vous apporte la tête de Crock, vous me filez les preuves ?

— Je vous donne ma parole ! Vous allez m’apporter sa tête ?

Plus facile à dire qu’à faire. Crock et ses gars allaient démolir Canaille s’il essayait de s’approcher du Crocodile.

— Marché conclu, répondit-il pourtant.

Ils se serrèrent la main par-dessus la table pour valider leur accord.

— Bon, Canaille, dites-moi tout : c’est quoi votre dessert préféré ?

Troisième chapitre qui fait intervenir Félix, mon personnage chouchou (avec Canaille, bien sûr) ! 😻

La couverture du livre potentiel de Comète est assez laide, je trouve, mais ça lui correspond bien ! ^^

J’espère que vous avez aimé lire ce chapitre autant que j’ai aimé l’écrire ! 🙂

Le visuel a été réalisé avec Canva.

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