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Akalivan – Chapitre 13

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Kenneth Orlastor était le roi d’Aldavilos depuis vingt-deux ans. C’était un homme intelligent et charismatique, qui ne possédait pas cependant la finesse diplomatique de son père et prédécesseur. Il avait la peau blanche, des yeux bleus, des cheveux poivre et sel soigneusement coupés et une petite barbe bien taillée. Il portait un costume d’apparat royal, rouge et or, aux couleurs d’Aldavilos. Malgré son titre de dirigeant, et sa prestance naturelle, Kenneth Orlastor paraissait tout petit face à Emilien Astrovian. Il se sentait tout petit. Ce n’était pas la première fois qu’il parlait à son interlocuteur, et il était toujours aussi impressionné par lui. C’était troublant. Dérangeant. Agaçant.

— Il faut que vous retrouviez la Grande Prêtresse au plus vite, Emilien. Les créatures magiques sont de plus en plus agressives, nos récoltes pourrissent sans raison valable et des tempêtes magiques frappent aux quatre coins du monde ! Je vous ai prêté une immense partie de mon armée pour vous permettre de récupérer Sadidiane Wakentou, et je constate que vous n’approchez même pas du but !

Le chef du Conseil Mondial du Contrôle de la Magie ne broncha pas, se contentant de boire un peu d’eau dans le verre en cristal mis à sa disposition.

— Nous mettons absolument tout en œuvre pour la récupérer, votre Majesté, finit-il par répondre.

— Absolument tout ? Alors que les Akamorrs percent vos rangs tous les deux jours ? Alors que votre meilleur magicien n’est même pas sur place ?

— Victorion a des responsabilités ici, au sein du siège du Conseil Mondial du Contrôle de la Magie. Il doit en assurer la sûreté et l’intégrité, et il n’y a personne d’autre en qui j’ai suffisamment confiance pour s’acquitter de cette tâche.

— Nous avons besoin de la Grande Prêtresse du Monde tout de suite !

— Vous énerver ne la fera pas arriver plus vite, répondit d’un ton moqueur Emilien.

Kenneth le foudroya du regard, mais le chef du CMCM n’en avait que faire.

— J’ai beaucoup à faire, Votre Majesté, alors si vous avez fini de m’adresser vos doléances, j’aimerais que l’on mette un terme à cet entretien.

L’ego de Kenneth Orlastor en avait pris un coup, c’était visible. Pourtant, il mit sagement fin à cette entrevue, libérant Emilien du fardeau de sa présence. Le chef du Conseil Mondial du Contrôle de la Magie ne resta pas longtemps seul, cependant, et il alla directement rejoindre Axiliko dans les sous-sols du siège. Elle voulait lui parler de ses progrès au sujet de Daraniel Estilion, ainsi que de ses recherches visant à recréer une nouvelle Lune Bleue. Pour pouvoir effectuer le Rituel de la Lune Bleue à n’importe quel moment, et sacrifier en bonne et due forme Sadidiane.
Alors qu’il traversait le hall pour atteindre les sous-sols, Emilien fut interpellé par Kerinor Sortago, un jeune talent de l’Escouade Magique. Âgé de vingt-huit ans, Kerinor avait la peau noire, le crâne rasé, de grands yeux gris et était assez trapu. Il ne possédait pas la puissance d’un Victorion Salakers ou d’un Fernando Arantres, mais il avait un potentiel incroyable et accomplissait déjà des merveilles. Il était déjà l’un des meilleurs magiciens de l’escouade, capable de se surpasser en combat, et Emilien était certain qu’il ne tarderait pas à surpasser ses ainés, y compris Victorion lui-même.
Après un bref échange de politesses, Kerinor passa au sujet principal : le rapport quotidien de Fernando Arantres, dressé une vingtaine de minutes plus tôt par celui-ci. Il faisait un rapport tous les jours sur la situation en bordure de la Jungle d’Aglian, utilisant pour cela le seul téléphone de la région, situé à un quart d’heure du camp de base de Fernando.

— Fernando Arantres pense que les Akamorrs d’Aglian préparent quelque chose. Ils testent nos défenses avec de plus en plus d’insistance, et lors d’un affrontement, le mot « transfert » a été intercepté par nos hommes.

— Transfert ?

— Deux Akamorrs ont affirmé à un de leurs chefs que nos lignes étaient « trop solides pour qu’on puisse faire le transfert dans les jours prochains ».

— Quel chef ?

— A priori, il s’agirait de Darofrast Emkele, membre du Clan Akaliost qui…

— Je sais de qui il s’agit, le coupa avec lassitude Emilien.

— On pense qu’ils veulent rapatrier la Grande Prêtresse du Monde dans le Désert Ekelfran, là où se situe le Clan Akaliost.

Emilien s’empêcha de lever les yeux au ciel devant la précision complètement inutile. Il n’en voulait pas à Kerinor : tous les membres de l’Escouade Magique passaient leur temps à préciser des évidences quand ils lui parlaient. C’était presque une règle tacite, à ce niveau-là. Rares étaient ceux qui s’abstenaient.

— Est-ce que Fernando pense pouvoir les en empêcher avec les moyens qui lui sont alloués ?

Il ne fallait surtout pas que Sadidiane soit transférée au cœur du territoire du Clan Akaliost. La récupérer là-bas serait beaucoup plus difficile.

— Il n’a pas donné plus de détails.

— Va voir Victorion, répète-lui ce que tu m’as dit et ordonne-lui de ma part de faire le point directement avec Fernando.

— Bien, Monsieur.

Kerinor s’éclipsa ensuite rapidement, pressé d’obéir aux ordres.

Axiliko attendait Emilien aux côtés d’Ademon, toujours en stase. Elle était accompagnée de Gwendoline Larançon, son bras droit depuis plus de cent cinquante ans. Gwendoline était une femme à l’apparence jeune, à la peau blanche, très pâle, aux longs cheveux blonds très lisses et aux yeux bleu foncé. Elle paraissait maladive. Pourtant, elle était en pleine santé, et parfaitement robuste. Emilien n’avait jamais apprécié Gwendoline, qui dardait sur lui un regard hautain qu’il trouvait désagréable. Tout l’inverse de Karina Lendor, l’autre bras droit d’Axiliko qui était restée à ses côtés pendant presque quatre-vingts ans. Emilien aimait beaucoup Karina, son sourire chaleureux, son intelligence fulgurante et sa détermination sans faille. Malheureusement, à la « mort » de la magie de la prédécesseuse de Sadidiane, Karina avait commencé à émettre des doutes quant au bien-fondé du rituel de la Lune Bleue. Elle était arrivée au Conseil Mondial du Contrôle de la Magie bien après le sacrifice de la précédente Prêtresse du Monde, et même si elle en reconnaissait la nécessité, elle n’avait jamais réussi à approuver un tel acte. Lorsque le sacrifice imminent de Sadidiane s’était profilé, Karina avait commencé à se montrer de plus en plus en réticente. Elle ne se sentait pas capable de sacrifier une jeune fille de quatorze ans, même pour le salut de l’humanité. Elle voulait trouver une autre solution, mais Emilien comme Axiliko savaient tous les deux qu’il n’y en avait pas. Karina était donc devenue gênante. Un mois avant le rituel de la Lune Bleue, Axiliko avait déclaré à Emilien qu’elle allait s’occuper d’elle. Et Karina avait disparu. Même si Emilien savait que c’était nécessaire, il en avait été sincèrement attristé. Il l’aimait vraiment beaucoup.

— Je pense être en capacité de faire revenir la Lune Bleue au bon moment pour effectuer le sacrifice de la Grande Prêtresse du Monde.

— Bonjour à toi aussi, Axiliko.

— Concernant l’Okalisto, poursuivit-elle en l’ignorant, il est de plus en plus faible.

Elle s’interrompit et fit un signe de la main dédaigneux à Gwendoline, lui signifiant clairement que sa présence à ses côtés n’était plus requise.

— Je ne supportais plus son regard vide, lâcha la cheffe des Prêtresses du Temple en l’observant partir. L’esprit de Daraniel Estilion est entièrement à notre merci, y compris son sanctuaire mental.

— Pourtant, tu n’as toujours pas réussi à récupérer ses pouvoirs. Ils faiblissent, je le ressens. Bientôt, il n’y aura plus du tout d’Okalisto. Et tu sais ce que cela signifie.

— Si nous récupérons la prêtresse, nous pourrons le tuer et passer au cycle suivant.

— Mais en attendant, nous avons besoin de lui et de ses pouvoirs. Il faut les récupérer, ou tout du moins freiner leur destruction ! As-tu au moins été capable de découvrir ce qui lui permet de les supprimer ?

— Je te conseille de changer de ton.

La réponse était glaciale, comme Axiliko elle-même. Ils se fixèrent droit dans les yeux, en silence. Il n’y avait aucune chaleur entre eux. Aucune affection. Ils ne s’appréciaient pas et ne s’étaient jamais appréciés. En toute honnêteté, on pouvait même affirmer qu’ils se détestaient. Même le respect mutuel qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre au début de leur collaboration s’était effrité. Pourtant, ils continuaient à préserver l’humanité ensemble. À n’importe quel prix.

— As-tu découvert quelque chose qui puisse m’intéresser ?

Son ton était moins agressif, plus respectueux, et cela suffit à calmer la colère de son interlocutrice.

— Daraniel est un Akamorr.

Il y eut un léger blanc.

— Je te demande pardon ?

— C’est un Akamorr, ou plutôt, il aurait dû en devenir un. S’il n’avait pas été désigné Okalisto à l’âge de neuf ans, il aurait reçu l’Appel du Monde pendant son adolescence.

Emilien ne lui demanda même pas si elle était sûre d’elle ; il savait qu’elle avait toujours raison lorsqu’il s’agissait de parler de magie.

— C’est impossible. Les Akamorrs sont tous des magiciens natifs. Daraniel…

— En est un. Il est né avec de puissants pouvoirs. Il a un don particulier pour façonner la magie en objets ou en êtres vivants, un art complexe qui ne lui a jamais été appris et qu’aucun autre Okalisto ne maitrisait. Il a également une affinité particulière pour la magie qui touche aux esprits. Ce sont ses pouvoirs, pas ceux qui lui ont été conférés. Ce qui est ironique, c’est que ses pouvoirs natifs sont bien plus puissants que ceux d’Okalisto en fin de cycle dont il a hérité. Ils se sont manifestés de manière ponctuelle, ce qui explique qu’il ait pu vaincre un Titan Rocailleux et un Dragon. Ils demeuraient cependant scellés au fond de lui, mais pendant sa captivité à nos côtés, ils se sont définitivement éveillés.
— Comment ? Daraniel ignorait leur existence, comment a-t-il su ? Et comment les a-t-il éveillés ?
— Le Phénix Fondateur. Daraniel et lui ont eu des échanges que nous n’avons pas pu empêcher. C’est ce qui a éveillé les vrais pouvoirs de Daraniel, même si le Phénix semble l’avoir rejeté.

— Comment arrêter la disparition de ses pouvoirs d’Okalisto ?

C’était primordial. Il fallait un Okalisto pour préserver l’humanité, et ses pouvoirs faisaient son statut. S’ils venaient à disparaitre, alors l’Okalisto disparaitrait avec eux, et sans Okalisto… Avec la Grande Prêtresse du Monde dans la nature…
— Il faudrait qu’il arrête de lui-même.

— Daraniel ?

Elle hocha la tête.

— Malgré tout ce que nous lui avons fait, il a toujours la même volonté en acier de supprimer ses pouvoirs d’Okalisto, et il utilise ses pouvoirs natifs pour cela.

— Nous avons brisé son esprit et atteint son sanctuaire ! Son esprit est une bouillie, il n’est pas mieux portant qu’un légume ! Ne me dis pas que seul lui peut décider quand arrêter la suppression de ses pouvoirs d’Okalisto !

— C’est exactement ce que je te dis. Même si son esprit est brisé, sa volonté persiste, et c’est elle qui alimente ses pouvoirs natifs. Tout ce qu’il a à faire, c’est souhaiter qu’ils suppriment ses pouvoirs d’Okalisto, et il semblerait qu’il le souhaite de toute son âme.

Emilien se pinça l’arête du nez, profondément agacé. Il maudit une fois de plus le jour où Daraniel Estilion avait été nommé Okalisto. Il avait tout de suite su que cet enfant serait problématique. Il aurait dû le tuer à la première incartade. Cela aurait évité à l’humanité bien des ennuis. Voyant qu’Axiliko tournait les talons, il fronça les sourcils.

— Que fais-tu ?

— Je vais aller voir ce qui dort en dessous de nous.

Sa réponse imposa le silence, alors qu’Emilien Astrovian demeurait pensif. « Ce qui dort en dessous ». C’était ainsi qu’ils nommaient cette… chose, en sommeil dans les tréfonds des sous-sols du siège du Conseil Mondial du Contrôle de la Magie. Pas très loin de leur position, juste en dessous d’eux. Sa puissance n’avait d’équivalent que l’aversion qu’elle suscitait chez le chef du CMCM, ainsi que chez tous les autres êtres vivants d’Akalivan, à l’exception d’Axiliko. Celle-ci allait lui parler régulièrement, comme si cette… horreur pouvait comprendre quoi que ce soit.

— Je vais lui parler.

— À qui ?

Axiliko se doutait bien qu’il ne parlait pas de ce qui dormait en dessous d’eux.

— Daraniel.

— Pour quoi faire ?

— Pour le convaincre de demeurer l’Okalisto le temps pour nous de récupérer ses pouvoirs.

Elle émit un léger son de mépris et Emilien se crispa.
— C’est à toi de changer de ton, à présent, gronda-t-il en la fixant d’un air mauvais.

Il y eut un silence tendu, et Axiliko finit par se détourner de lui, allant observer Daraniel. Cela ne fit pas disparaitre la tension qui régnait entre eux pour autant.

— Si tu désires tant lui parler, libre à toi. Mais ne t’étonne pas si tu échoues.

— Daraniel cédera, répondit d’un air confiant Emilien. Il suffit de trouver les mots justes et de lui montrer des choses pertinentes.

— Je pense que tu te méprends sur son compte. Sa volonté est trop forte.
— Je le connais bien mieux que toi, Axiliko. Crois-moi : Daraniel n’a une volonté que très limitée.

Ademon savait que les ruines qui l’entouraient étaient celles de Fandoron, mais il ne parvenait plus à se souvenir clairement de ce qu’était Fandoron. Il savait qu’un Dragon avait attaqué cette ville récemment, et il se souvenait vaguement l’avoir combattu, mais il n’en était pas certain. Peut-être qu’il s’en souviendrait plus tard. Peut-être qu’il ne s’en souviendrait jamais. Depuis la venue de Sadidiane, ses ennemis avaient réussi à retrouver ce qu’il restait de lui, de son esprit, terré dans son sanctuaire mental, et ils étaient en train de le détruire. De manière régulière, ils réussissaient à envahir son esprit avec des souvenirs qui ne lui appartenaient pas. Des souvenirs de la quasi-extermination de l’humanité évoquée par Emilien Astrovian. Le ciel au-dessus de lui s’était changé en un immense écran qui faisait défiler le triste spectacle de créatures magiques qui se déchainaient sur des villes entières en détruisant tout et en massacrant tout le monde. Parfois, les images étaient dénuées de son, souvent, il entendait des rugissements pleins de rage auxquels répondaient des hurlements de terreur. Des corps, souvent déchiquetés, fracturés, à peine humains, étaient omniprésents dans ces souvenirs. Ademon voyait tous ces gens mourir, écrasés par une force supérieure, et il ne pouvait rien faire pour les aider. Il ne pouvait pas les sauver. Il ne pouvait que les regarder mourir. C’était abominable. Fermer les yeux était inutile ; les images étaient dans son esprit, il était lui-même dans son esprit. Il les voyait tout le temps, quoi qu’il fasse. Il ne pouvait pas « éteindre » son esprit. Pas encore, tout du moins. Il fallait qu’il tienne jusqu’à ce que ses pouvoirs d’Okalisto soient complètement effacés. Mais était-ce réellement la bonne chose à faire ?

— Je suis étonné de ta résistance, Daraniel.

C’était la première fois qu’Emilien Astrovian entrait en contact avec lui. Habituellement, c’était toujours Axiliko qui s’en chargeait.

Le chef du Conseil Mondial du Contrôle de la Magie adressa un petit sourire suffisant à Ademon, qui le fixa en retour d’un air peu amène. Il n’avait plus la force de le chasser de son esprit, comme il l’avait fait avec Axiliko lors de la visite de Sadidiane. Emilien leva la tête et fixa les images horrifiantes d’un Dragon qui pulvérisait un centre-ville très peuplé.

— Axiliko possède un don incroyable. Elle peut récupérer les souvenirs de personnes à l’esprit faible — autant dire de la majorité de l’humanité — par simple contact physique. Tous ces événements qui te sont constamment montrés, ce sont des souvenirs qu’elle a récupérés. Ils sont réels. Ils se sont vraiment déroulés. À mon époque.
— Je sais, répondit abruptement Ademon.
Il n’avait pas envie de lui parler. Il voulait le chasser en dehors de son esprit, loin, et ne plus jamais le revoir.

— Et tu sais également que ton rôle d’Okalisto est d’empêcher que ce genre de choses se reproduise, j’imagine.

— C’est ce que j’ai fait, gronda-t-il aussitôt en réponse.

— Pourquoi fais-tu maintenant l’inverse ? Pourquoi fais-tu tout pour que l’humanité soit détruite, Daraniel ?

— L’Okalisto ne préserve pas l’humanité ! C’est une abomination qui ne devrait pas exister !

— C’est un mensonge, et tu le sais, Daraniel. Tu le sais au fond de toi. Sans l’Okalisto, et avec la Grande Prêtresse du Monde, la meilleure arme du monde, active, l’humanité est vouée à l’annihilation !

— Vous avez tort.

Sadidiane n’était pas une arme ; elle était bien plus que cela. C’était l’incarnation d’Akalivan, et une jeune fille avec sa propre volonté. Ademon avait toute confiance en elle. Il savait que jamais elle ne voudrait anéantir l’humanité. Sa présence était bénéfique et permettait de rétablir l’équilibre entre l’humanité et Akalivan. C’était la vérité. Il le fallait.

Le ciel se brouilla, pour laisser la place à un nouveau souvenir, qui choqua profondément Ademon. Sadidiane et Dorelan au cœur de la tourmente. Ils étaient dans un site pétrolier, et un Titan Rocailleux était en train de tout détruire autour d’eux. L’inquiétude se mêla étrangement au soulagement de savoir Dorelan en vie. Le soulagement s’évapora très rapidement cependant, alors que Sadidiane refusait de suivre le médecin et s’immobilisait en plein milieu du désastre.

— Axiliko a récupéré les souvenirs d’un survivant du massacre orchestré il y a peu par cette chère Sadidiane. Un survivant qui a depuis succombé à ses blessures, d’ailleurs. Regardons ensemble ce que ta si précieuse Grande Prêtresse du Monde a fait en ton absence.

Ademon savait déjà ce qu’il allait voir, car Axiliko s’était fait une joie de lui décrire en détail les exactions commises par Sadidiane. Le voir était différent que de l’entendre, cependant, et à aucun moment la cheffe des Prêtresses du Temple ne lui avait parlé de Dorelan. Le médecin était insignifiant pour elle, mais il ne l’était pas du tout pour l’Okalisto. Un sentiment de pure horreur l’envahit lorsque Sadidiane attaqua le médecin, car il était « comme eux ». Un humain. Le souvenir prit fin à ce moment-là, à son plus grand désespoir. Sadidiane avait attaqué Dorelan, alors même qu’un Titan Rocailleux attaquait l’endroit où ils se trouvaient. Elle avait plongé le médecin dans l’inconscience. Était-il mort ? Était-ce pour cela que Sadidiane était aussi triste, désespérée et envahie par la culpabilité lorsque son esprit lui avait rendu visite ? Était-ce parce qu’elle avait provoqué la mort de Dorelan ?

— Où est la suite ?!

Il n’essayait même pas de cacher son désespoir. Le petit sourire d’Emilien le mit en colère, et il réalisa alors que si Axiliko ignorait tout de Dorelan, ce n’était pas le cas du chef du CMCM. Lui savait très bien qu’Ademon avait vécu chez le médecin pendant dix ans.

— Malheureusement, l’homme à qui appartient ce souvenir a perdu conscience à ce moment-à. Il n’y a pas de suite. Néanmoins, si tu veux mon avis objectif, je pense qu’il n’y a pas eu le moindre survivant humain. Pas un seul. Tous ceux qui en avaient réchappé sont morts dans les jours qui ont suivi leur hospitalisation.

Ademon ne se sentait pas bien. Sadidiane avait fait du mal à Dorelan parce qu’il était humain. Elle incarnait Akalivan. L’humanité était vouée à disparaitre. Comme Dorelan.

Dans le ciel, un Kraken détruisait un navire, et les hurlements de terreur étaient à peine étouffés par les bruits de la tempête qui accompagnait la terrible créature. Ademon cligna plusieurs fois des yeux, mettant quelques instants à comprendre que son sanctuaire mental s’était encore plus dégradé, et qu’il avait eu une absence. Emilien Astrovian était toujours là, mais il était à présent entouré d’un véritable halo lumineux. Son esprit était de plus en plus fort, et il prenait ses aises dans celui d’Ademon. Ce dernier ressentait un profond désespoir le submerger, mais il ne savait pas pourquoi. Il ne le savait plus.

— Tu dois sauver l’humanité, Ademon. Cesse de détruire ce qui fait de toi l’Okalisto. Laisse-nous récupérer tes pouvoirs.

Sauver l’humanité, c’était tout ce qu’il avait toujours voulu. Son unique but dans la vie, sa seule raison de vivre. Vaguement, Ademon se souvenait avoir créé un sanctuaire mental pour y abriter sa volonté. Sa volonté de quoi ? D’empêcher ses pouvoirs d’être transmis ? Alors que cela pouvait sauver l’humanité, ou tout du moins ralentir sa chute ? Pourquoi ? Pour sauver sa propre vie ? Depuis quand était-il aussi égoïste ?
Ce sanctuaire mental n’avait plus lieu d’être. Qu’Astrovian fasse ce qu’il voulait de sa magie, peu lui importait. Sa volonté si forte était brisée. Le sanctuaire qui la préservait encore commença à s’effriter autour d’Ademon. Les ruines de Fandoron se changèrent en poussière, le sol se craquela comme une plaque de verre et la neige cessa d’envelopper Ademon et son monde imaginaire de son froid protecteur. Il allait mourir, maintenant, il le savait. Mais il savait aussi que sans Okalisto, l’humanité ne survivrait pas plus de quelques mois. Tout comme il savait que la mort serait une libération pour lui, dont l’esprit était brisé et la souffrance constante. Pourquoi voulait-il vivre, alors ? Et si ce sanctuaire mental n’avait pas été fait pour survivre ? Et s’il n’avait pas été uniquement fait pour empêcher ses pouvoirs d’être transmis ? Pourquoi l’avait-il créé, alors ?
Pour détruire ses pouvoirs d’Okalisto. La réponse avait brutalement jailli dans son esprit, et elle lui paraissait à présent évidente. Son sanctuaire mental lui permettait d’utiliser ses pouvoirs natifs pour détruire ses pouvoirs d’Okalisto. Pour être sûr de ne jamais les transmettre. Et ainsi assurer une fin rapide à l’humanité. Cette pensée l’horrifia instantanément. Ce n’était pas ce qu’il voulait, en aucun cas, alors pourquoi faisait-il tout pour que cela se produise ? Ce n’était même pas pour sauver sa peau, il en était certain. Agir ainsi n’assurerait pas sa survie, bien au contraire. Sans ses pouvoirs d’Okalisto, il n’était d’aucune utilité pour ses ennemis. Il ne se comprenait pas. Pourquoi faisait-il tout pour accélérer la chute de l’humanité ?
Tout ce qui l’entourait devenait de plus en plus sombre, à l’exception d’Emilien Astrovian dont le halo lumineux qui l’entourait gagnait en intensité. Ademon fronça les sourcils, alors qu’une silhouette fantomatique apparaissait à côté du chef du CMCM. Ce dernier ne semblait pas la voir, et l’Okalisto ne savait pas de qui il s’agissait. C’était une jeune file, apparemment, et elle lui était familière, même si son visage était brouillé.

— Je ne mérite pas de vivre ma vie ! Tout le monde meurt à cause de moi !

Sa voix était lointaine, similaire à un écho, et très familière. Comme ses mots. Pourtant, Emilien ne bronchait pas, ne semblant absolument pas conscient de la présence de cette jeune fille, pas plus que de ses paroles.

— Sadidiane, souffla brutalement Ademon.

Tout lui revint brusquement. Le sacrifice de la Grande Prêtresse du Monde, ce qu’être l’Okalisto signifiait et surtout, pourquoi il ne voulait plus l’être ni que qui que ce soit d’autre le soit. Pas parce qu’il ne voulait pas que l’humanité subsiste, mais parce qu’il ne voulait pas que l’on sacrifie une gamine pour cela. Il ne voulait pas que l’on sacrifie Sadidiane. Il ne voulait pas que les pouvoirs de la précédente Grande Prêtresse continuent à être utilisés par un autre Okalisto, pas après les souffrances qu’elle avait subies. Il ne voulait pas que le Conseil Mondial du Contrôle de la Magie continue à régner sur le monde. Ses révélations intérieures impactèrent directement Emilien, qui perdit de sa suffisance alors que le halo lumineux qui l’entourait perdait progressivement de son éclat. Le ciel, qui continuait à dérouler des scènes catastrophiques de destruction de l’humanité, se fissura alors que la ville de naissance d’Ademon reprenait forme, même si elle était toujours en ruines. Emilien Astrovian avait presque réussi à faire céder Ademon, mais il avait échoué. Il sentit la rage l’envahir alors qu’il perdait peu à peu ses couleurs et commençait à disparaitre, chassé de l’esprit de Daraniel.

— Tu sais que l’humanité se fera écraser, Daraniel ! C’est ce que tu veux ?!

— Non.

— Alors, laisse-nous te prendre tes pouvoirs ! Tu n’auras plus à souffrir, je t’achèverai moi-même pour t’offrir le repos !

— Rien ne garantit que vous disiez la vérité, au sujet d’Akalivan et de la fin de l’humanité.

— Regarde au fond de toi et tu verras la réponse ! Tu la connais, tu la ressens ! Sans un Okalisto pour ralentir le processus, il ne faudra que quelques mois pour que l’humanité revive ce que nous avons vécu il y a cinq cents ans, en bien pire encore, car cette fois-ci, la Grande Prêtresse du Monde est là ! Vivante et active ! Tout le monde va périr ! Nous avons besoin de tes pouvoirs, de ton statut d’Okalisto pour gagner du temps, tu ne peux pas nous refuser cela, tu ne peux pas refuser cela à l’humanité !

— Je crois en Sadidiane.

Le chef du CMCM écarquilla les yeux.
— Sadidiane ? Tu crois en Sadidiane ?! Alors que nous t’avons montré ce dont elle était capable ? Ce qu’elle a déjà fait ? Tu crois que ce pauvre Dorelan Astemien croit en elle, du fond de sa tombe ?!

Daraniel demeura silencieux, se contentant de fixer le ciel de plus en plus brouillé.

— Peut-être que vous avez raison, souffla-t-il finalement. Peut-être que la mort de Sadidiane et l’avènement d’un nouveau cycle sont les seules choses qui pourraient préserver des milliards d’êtres humains de leur extinction. Peut-être qu’en détruisant les pouvoirs d’Okalisto que je possède, j’accélère le processus d’extermination de l’humanité.

Il soupira profondément alors qu’Emilien acquiesçait en silence, sentant qu’il avait convaincu son interlocuteur. Enfin.

— Je ne veux pas la fin de l’humanité, Astrovian. Mais je veux la vôtre.

— Malheureusement, tu ne l’auras jamais, Daraniel. Laisse-nous te prendre tes pouvoirs. Montre-toi docile, et je te promets de ne pas faire souffrir ta précieuse Sadidiane lorsque je l’aurai enfin entre les mains. Ne doute pas une seconde que nous lui mettrons la main dessus, ajouta-t-il d’un ton clairement menaçant.

Il reprenait confiance, et cela fit sourire amèrement Daraniel.

— Vous n’aurez pas mes pouvoirs. Ni ceux de Sadidiane. Jamais. Je serai le dernier Okalisto, et si cela ne vous laisse que quelques mois pour tenter de sacrifier Sadidiane, alors tant mieux. Elle n’aura pas à perdre son temps avec vous plus que nécessaire. Plus vite vous périrez, meilleur s’en portera le monde.

— Il ne s’agit pas de moi, mais de l’humanité, Daraniel !

— Je le sais bien, répondit-il sèchement. Une humanité qui survit grâce au sang de petites filles innocentes et inoffensives, torturées, sacrifiées et spoliées par vos soins. Une humanité que vous avez mise à votre botte et façonnée pour la rendre dépendante de vous, tout en la laissant devenir détestable. Il y a tant de choses qui ne vont pas dans ce monde, tellement d’inégalités et de haine, tant de choses mauvaises que l’humanité incarne que j’en viens à me demander sérieusement si elle en vaut la peine. Si elle vaut la peine de blesser la planète, de sacrifier des enfants pour la sauver, de mourir pour la préserver. Non, en fait, je ne me le demande pas : je sais qu’elle n’en vaut pas la peine. Tant que l’humanité ne pourra subsister que par le sacrifice de Sadidiane, alors elle ne mérite pas d’être préservée.

Il y eut un silence, lourd et tendu, mais Daraniel ne ressentait pas la tension qui régnait. Il se sentait bien.

— Ademon, tu…

— Mon nom est Daraniel. Ademon est mort, comme tous ses autres homonymes. Il ne reste plus que toi. Seul, au sommet d’une humanité pourrissante qui n’en a plus pour longtemps. Quelle triste fin méritée.

Emilien sursauta lorsque de nouvelles images envahirent le ciel. Elles étaient très différentes de celles qu’Axiliko forçait Daraniel à regarder, et le dernier Okalisto sourit en reconnaissant sa mère et son père jouer avec son petit frère. Il ne se souvenait pas précisément de cet instant, il ne savait même plus l’âge qu’il avait à cette époque, mais ce souvenir brouillé était magnifique à ses yeux. C’était à la fois un beau souvenir et la preuve que son sanctuaire mental était régénéré. Son esprit, fracturé, abimé, torturé, persistait, et sa volonté était plus forte que jamais.

— Merci d’être passé, Ademon. Tu m’as rendu mes forces.

Emilien Astrovian, le véritable Ademon Delisian, fut banni violemment de l’esprit de Daraniel Estilion, qui souriait simplement, apaisé, devant le souvenir de jours heureux. Il savait que les tortures allaient reprendre bientôt, plus terribles que jamais, que sa culpabilité et ses doutes allaient revenir le hanter, mais pour l’instant, tout allait bien.

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